2(2 LES CONFESSIONS,
de la musique et pour les recherches théoriques de ce bel art. Ba-rillot resta quelque temps avec nous ; et comme j’étois majeurdepuis plusieurs mois, il fut convenu que j’irois le printemps sui-vant à Genève redemander le bien de ma mère, ou du moins lapart qui m’en revenoit, en attendant qu’on sût ce que mon frèreétoit devenu. Cela s’exécuta comme il avoit été résolu. J’allai àGenève , mon père y vint de son côté. Depuis long-temps il y re-venoit sans qu’on lui cherchât querellequoiqu’il n’eût jamaispurgé son décret : mais comme on avoit de l’estime pour son cou-rage et du respect pour sa probité, on feiguoit d’avoir oublié sonaffaire; et les magistrats, occupés du grand projet qui éclatapeu après , ne vouloient pas effaroucher avant le temps la bour-geoisie , en lui rappelant mal à propos leur ancienne partialité.
Je craignois qu’on ne me fit des difficultés sur mon change-ment de religion ; l'on n’en fit aucune. Les lois de Genève sont àcet égard moins dures que celles de Berne, où quiconque changede religion perd non seulement son état, mais son bien. Le mienne me fut donc pas disputé, mais se trouva, je ne sais comment,réduit à fort peu de chose. Quoiqu’on fût à peu près sûr que monfrère étoit mort, on n’en avoit point de preuve juridique. Je man-quois de titres suffisants pour réclamer sa part, et je la laissaisans regret pour aider à vivre à mon père, qui en a joui tant qu’ila vécu. Sitôt que les formalités de justice furent faites et quej’eus reçu mon argent, j’en mis quelque partie en livres, et je vo-lai porter le reste aux pieds de maman. Le cœur me battoit dejoie durant la route, et le moment où je déposai cet argent dansses mains me fut mille fois plus doux que celui où il entra dansles miennes. E.le le reçut avec cette simplicité des belles âmes,qui, faisant ces choses-là sans effort, les voient sans admiration.Cet argent fut employé presque tout entier à mon usage, et celaavec une égale simplicité. L’emploi en eût exactement été le mêmes’il lui fût venu d’autre part.
Cependant ma santé ne se rétablissoit point; je dépérissois aucontraire à vue d’œil ; j’étois pâle comme un mort et maigre commeun squelette ; mes battements d’artères étoient terribles, mes pal-pitations plus fréquentes; j’étois continuellement oppressé, et mafoiblesse enfin devint telle que j’avois peine à me mouvoir; je nepouvois presser le pas sans étouffer, je ne pou vois me baisser sansavoir des vertiges, je ne pouvois soulever le plus léger fardeau ;j’étois réduit à l’inaction la plus tourmentante pour un homme