244 LES CONFESSIONS,
guéri un pareil polype. Maman s’en souvint et m'en parla. Il n’enfallut pas davantage pour m’inspirer le désir d’aller consulterM. Fizes. L’espoir de guérir me fait retrouver du courage et desforces pour entreprendre ce voyage. L’argent venu de Genève enfournit le moyen. Maman, loin de m’en détourner, m’y exhorte ;et me voilà parti pour Montpellier.
Je n’eus pas besoin d’aller si loin pour trouver le médecin qu’ilme falloit. Le cheval me fatiguant trop, j’avois pris une chaise àGrenoble. A Moirans cinq ou six autres chaises arrivèrent à la fileaprès la mienne. Pour le coup c’étoit vraiment l’aventure desbrancards. La plupart de ces chaises étoient le cortège d’une nou-velle mariée appelée madame du Colombier. Avec elle étoit uneautre femme appelée madame de Larnage, moins jeune et moinsbelle que madame du Colombier, mais non moins aimable, et quide Romans, où s’arrêtoit celle-ci, devoit poursuivre sa route jus-qu’au bourg Saint-Andiol, près le Pont-Saint-Esprit. Avec la ti-midité qu’on me connoît, on s’attend que la connoissance ne futpas si tôt faite avec des femmes brillantes et la suite qui les en-tourait : mais enfin, suivant la même route, logeant dans lesmêmes auberges, et sous peine de passer pour un loup-garou,forcé de me présenter à la même table, il falloit bien que cetteconnoissance se fit. Elle se fit donc, et même plus tôt que je n’au-rois voulu ; car tout ce fracas ne convenoit guère à un malade, etsurtout à un malade de mon humeur. Mais la curiosité rend cescoquines de femmes si insinuantes, que pour parvenir à connoîtreun homme elles commencent par lui faire tourner la tête. Ainsiarriva de moi. Madame du Colombier, trop entourée de ses jeunesroquets, n’avoit guère le temps de m’agacer, et d’ailleurs ce n’enétoit pas la peine, puisque nous allions nous quitter ; mais ma-dame de Larnage , moins obsédée, avoit des provisions à fairepour sa route : voilà madame de Larnage qui m’entreprend ; etadieu le pauvre Jean-Jacques, ou plutôt adieu la fièvre, les va-peurs, le polype; tout part auprès d’elle, hors certaines palpita-tions qui me restèrent et dont elle ne vouloit pas me guérir. Lemauvais état de ma santé fut le premier texte de notre connois-sance. On voyoit que j etois malade, on savoit que j’allois à Mont-pellier ; et il faut que mon air et mes manières n’annonçassentpas un débauché, car il fut clair dans la suite qu’on ne m'avoitpas soupçonné d’aller y faire un tour de casserole. Quoique l’étatde maladie ne soit pas pour un homme une grande recommanda-