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Tome premier.
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PAHTIE I, UVBE VI. (<1737-1741.) 247

pour m’empêcher de vérifier si elle parloit sérieusement. Ce qu'ily avoit d’impayable étoit que j’étois moi-même excessivementému. J’ai dit qu’elle étoit aimable : l’amour la rendoit charmante ;il lui rendoit tout l'éclatde la première jeunesse, et elle ménageoitses agaceries avec tant d’art qu’elle auroit séduit un homme à l’é-preuve. J’étois donc fort mal à mon aise et toujours sur le pointde m’émanciper ; mais la crainte d’offenser ou de déplaire , lafrayeur pus grande encore d’être hué, sifflé, berné, de fournirune histoire à table, et d’être complimenté sur mes entreprisespar l’impitoyable marquis, me retinrent au point d’être indignémoi même de masotte honte, et de ne la pouvoir vaincre en mela reprochant. J’étois au supplice : j’avois déjà quitté mes proposde Céladon, dont je sentois tout le ridicule en si beau chemin : nesachant plus quelle contenance tenir ni que dire, je me taisois ;j ’a.vois l’air boudeur, enfin je faisois tout ce qu’il falloit pour m’at-tirer le traitement que j’avois redouté. Heureusement madame deLarnage prit un parti plus humain. Elle interrompit brusquementce,silence en passant un bras autour de mon cou, et dans l’instantsa bouche parla trop elairement sur la mienne pour me laissermon erreur. La crise ne pouvoit se faire plus à propos. Je devinsaimable. Il en étoit temps. Elle m’avoit donné cette confiancedont le défaut m’a presque toujours empêché d’être à moi. Je lefus alors. Jamais mes yeux, mes sens, mon cœur et ma bouchen’ont si bien parlé; jamais je n’ai si pleinement réparé mes torts ;et si cette petite conquête avoit coûté des soins à madame de Lar-nage , j’eus lieu de croire qu’elle n’y avoit pas regret.

Quand je vivrais cent ans, je ne me rappellerais jamais sansplaisir le souvenir de cette charmante femme. Je dis charmante,quoiqu’elle ne fût ni belle ni jeune ; mais, n’étant non plus ni laideni vieille, elle n’avoit rien dans sa figure qui empêchât son espritet ses grâces de faire tout leur effet. Tout au contraire des autresfemmes, ce qu’elle avoit de moins frais étoit le visage, et je croisque le rouge le lui avoit gâté. Elle avoit ses raisons pour êîre fa-cile, c’étoit le moyen de valoir tout sou prix. On pouvoit la voirsans l’aimer, mais non pas la posséder sans l’adorer. Et cela prouve,ce me semble, qu’elle n’étoit pas toujours aussi prodigue de sesbontés qu’elle le fut avec moi. Elle s’étoit prise d’un goût tropprompt et trop vif pour être excusable, mais où le cœur entraitdu moins autant que les sens; et durant le temps court et délicieuxque je passai auprès d’elle, j’eus lieu de croire, aux ménagements