2-18 LES CONFESSIONS.
forcés qu’elle m’imposoit, que, quoique sensuelle et voluptueuse,
elle aimoit encore mieux ma santé que ses plaisirs.
Notre intelligence n'échappa pas au marquis. Il n’en tirait pasmoins sur moi ; au contraire, il me traitoit plus que jamais enpauvre amoureux transi, martyr des rigueurs de sa dame. Il nelui échappa jamais un mot, un sourire, un regard qui pùt mefaire soupçonner qu'il nous eût devinés; et je l’aurois cru notredupe, si madame de Larnage, qui voyoit mieux que moi, ne m’eûtdit qu’il ne l’étoit pas, mais qu’il étoit galant homme; et en effeton ne sauroit avoir des attentions plus honnêtes, ni se comporterplus poliment qu’il fit toujours, même envers moi, sauf ses plai-santeries , surtout depuis mon succès. Il m’en attribuoit l’honneurpeut-être, et me supposoit moins sot que je ne Pavois paru II setrompoit, comme on a vu : mais n’importe, je profitois de sonerreur; et il est vrai qu’alors les rieurs étant pour moi, je prê-tois le flanc de bon cœur et d’assez bonne grâce à ses épigrammes,et j’y ripostais quelquefois, même assez heureusement, tout fierde me faire honneur auprès de madame de Larnage de l’espritqu’elle m’avoit donné. Je n’étois plus le même homme.
Nous étions dans un pays et dans une saison de bonne chère;nous la faisions partout excellente, grâce aux bons soins du mar-quis. Je me serois pourtant passé qu'il les étendit jusqu’à noschambres; mais il envoyoit devant son laquais pour les retenir;et le coquin, soit de son chef, soit par l’ordre de son maître, lelogeoit toujours à côté de madame de Larnage, et me fourroit àl’autre bout de la maison. Mais cela ne m’embarrassoit guère, etnos rendez-vous n’en étoient que plus piquants. Cette vie délicieusedura quatre ou cinq jours, pendant lesquels je m’enivrai des plusdouces voluptés. Je les goûtai pures, vives, sans aucun mélangede peines : ce sont les premières et les seules que j’aie ainsi goû-tées ; et je puis dire que je dois à madame de Larnage de ne pasmourir sans avoir connu le plaisir.
Si ce que je sentois pour elle n’étoit pas précisément de l’amour,c’étoit du moins un retour si tendre pour celui qu’elle me témoi-gnoit, c’étoit une sensualité si brûlante dans le plaisir, et une in-timité si douce dans les entretiens, qu’elle avoit tout le charme dela passion sans en avoir le délire, qui tourne la tête et fait qu’on nesait pas jouir. Je n’ai senti l’amour vrai qu’une seule fois en mavie, et ce ne fut pas auprès d'elle. Je ne l’aimois pas non pluscomme j’avois aimé et comme j’aimois madame de Warens ; mais