Band 
Tome premier.
Seite
249
JPEG-Download
 

PARTIE I, LIVRE VI. (1737-1741.) 249

c’etoit pour cela même que je la possédois cent fois mieux. Prèsde maman mon plaisir étoit toujours troublé par un sentiment detristesse, par un secret serrement de cœur que je ne surmontoispas sans peine; au lieu de me féliciter de la posséder, je me re-prochois de l’avilir. Près de madame de Lamage, au contraire,lier d’être homme et d’être heureux, je me livrois à mes sens avecjoie, avec confiance; je partageois l'impression que je faisois surles siens ; j’étois assez à moi pour contempler avec autant de va-nité que de volupté mon triomphe, et pour tirer de là de quoi leredoubler.

Je ne me souviens pas de l’endroit où nous quitta le marquis,qui étoit du pays ; mais nous nous trouvâmes seuls avant d’arri-ver à Montelimar, et dès-lors madame de Larnage établit safemme de chambre dans ma chaise, et je passai dans la sienneavec elle. Je puis assurer que la route ne nous ennuyoit pas decette manière, et j’aurois eu bien de la peine à dire comment lepays que nous parcourions étoit fait. A Montelimar, elle eut desaffaires qui l’y retinrent trois jours, durant lesquels elle ne mequitta pourtant qu’un quart d’heure pour une visite qui lui attirades importunités désolantes et des invitations qu’elle n’eut garded’accepter. Elle prétexta des incommodités, qui ne nous empê-chèrent pourtant pas d’aller nous promener tous les jours tète àtête dans le plus beau pays et sous le plus beau ciel du monde.Ohl ces trois jours, j’ai dû les regretter quelquefois; il n’en estplus revenu de semblables.

Des amours de voyage ne sont pas faits pour durer. Il fallutnous séparer; et j’avoue qu’il en étoit temps, non que je fusserassasié ni prêt à l’être, je m’attachois chaque jour davantage;mais, malgré toute la discrétion de la dame, il ne me restoit guèreque la bonne volonté (a). Nous donnâmes le change à nos regretspar des projets pour notre réunion. Il fut décidé que puisque cerégime me faisoit du bien, j’en userais, et que j’irais passer l’hi-ver au bourg Saint-Andiol, sous la direction de madame de Lar-uage. Je devois seulement rester à Montpellier cinq ou six semai-nes . pour lui laisser le temps de préparer les choses de manière àprévenir les caquets. Elle me donna d’amples instructions sur ceque je devois savoir, sur ce que je devois dire, sur la manière dontje devois me comporter. En attendant, nous devions nous écrire.

(a Via..... la bonne volonté , et avant de nous séparer je voulus jouer de cereste, ce qu'elle endurapar précaution contre les filles de Montpellier,