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Tome premier.
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250 LES CONFESSIONS.

Elle me parla beaucoup et sérieusement du soin de ma santé ;m’exhorta de consulter d’habiles gens, d’être très attentif à toutce .qu’ils me prescriroient, et se chargea, quelque sévère que pûtêtre leur ordonnance, de me la faire exécuter tandis que je seroisauprès d’elle. Je crois quelle parloit sincèrement, car elle m’ai-moit : elle m’en donna mille preuves plus sûres que des faveurs.Elle jugea par mon équipage que je ne nageois pas dans l’opu-lence ; quoiqu’elle ne fût pas riche elle-même, elle voulut à notreséparation me forcer de partager sa bourse, qu’elle apportait deGrenoble assez bien garnie; et j’eus beaucoup de peine à m'en dé-fendre. Enfin je la quittai le cœur tout plein d’elle, et lui laissant,ce me semble, un véritable attachement pour moi.

J’achevois ma route eu la recommençant dans mes souvenirs, etpourle coup très content d’être dans une bonne chaise pour y rêverplus à mon aise aux plaisirs que j’avois goûtés et à ceux qui m’é-toient promis. Je ne pensois qu’au bourg Saint-Andiol et à la char-mante vie qui m’y attendoit; je ne voyois que madame de Lar-nage et ses entours : tout le reste de l’univers n’étoit rien pourmoi, maman même étoit oubliée. Je m’occupois à combiner dansma tête tous les détails dans lesquels madame de Larnage étoitentrée pour me faire d’avance une idée de sa demeure, de son voi-sinage, de ses sociétés, de toute sa manière de vivre. Elle avoitune fille, dont elle m’avoit parlé très souvent en mère idolâtre.Cette fille avoit quinze ans passés ; elle étoit vive, charmante, etd’un caractère aimable. On m’avoit promis que j’en serois ca-ressé : je n’avois pas oublié cette promesse, et j’étois fort curieuxd’imaginer comment mademoiselle de Larnage traiteroit le bonami de sa maman. Tels furent les sujets de mes rêveries depuis lePont-Saint Esprit jusqu’à Remoulin. On m’avoit dit d’aller voirle pont du Gard; je n’y manquai pas. Après un déjeuner d’excel-lentes figues, je pris un guide et j’allai voir le pont du Gard. C’é-toit le premier ouvrage des Romains que j’eusse vu. Je m'atten-dois à voir un monument digne des mains qui l’avoient construit.Pour le coup l’objet passa mon attente, et ce fut la seule fois enma vie. Il n’appartenoit qu’aux Romains de produire eet effet.L’aspect de ce simple et noble ouvrage me frappa d’autant plusqu’il est au milieu d’un désert où le silence et la solitude rendentl’objet plus frappant et l’admiration plus vive, car ce prétendupont n’étoit qu’un aqueduc. On se demande quelle force a trans-porté ces pierres énormes si loin de toute carrière, et a réuni les