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Tome premier.
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PARTIE I, LIVRE VI. ( 1737 - 1741 .) 237

erreurs et non pas des vices ; votre conduite fut répréhensible,mais votre cœur fut toujours pur (a).

Le nouveau venu s’étoit montré zélé, diligent, exact pour toutesses petites commissions, qui étoient toujours en grand nombre;il s’étoit fait le piqueur de ses ouvriers. Aussi bruyant que je l’é-tois peu, il se faisoit voir et surtout entendre à la fois à la charrue,aux foins, au bois, à l’écurie, à la basse-cour. Il n’y avoit que lejardin qu’il négligeoit, parceque c’étoit un travail trop paisibleet qui ne faisoit point de bruit. Son grand plaisir étoit de chargeret charrier, de scier ou fendre du bois ; on le voyoit toujours lahache ou la pioche à la main ; on l’entendoit courir, cogner, crierà pleine tête. Je ne sais de combien d’hommes il faisoit le travail,mais il faisoit toujours le bruit de dix ou douze. Tout ce tintamareen imposa à ma pauvre maman; elle crut ce jeune homme untrésor pour ses affaires. Voulant se l’attacher, elle employa pourcela tous les moyens qu’elle y crut propres, et n’oublia pas celuisur lequel elle comptoit le plus.

On a dû connoître mon cœur, ses sentiments les plus constants,les plus vrais, ceux surtout qui me ramenoient en ce moment au-près d’elle. Quel prompt et plein bouleversement dans tout monêtre! qu’on se mette à ma place pour en juger. En un momentje vis évanouir pour jamais tout l’avenir de félicité quejem’étoispeint. Toutes les douces idées que je caressois si affectueusementdisparurent; et moi, qui depuis mon enfance ne savois voir monexistence qu’avec la sienne, je me vis seul pour la première fois.Ce moment fut affreux : ceux qui le suivirent furent toujourssombres. J’étois jeune encore, mais ce doux sentiment de jouis-sance et d’espérance qui vivifie la jeunesse me quitta pour ja-mais. Dès-lors l’être sensible fut mort à demi. Je ne vis plus de-vant moi que les tristes restes d’une vie insipide; et si quelque-fois encore une image de bonheur effleura mes désirs, ce bonheurn’étoit plus celui qui m’étoit propre ; je sentois qu’en l'obtenantje ne serois pas vraiment heureux.

J’étois si bête et ma confiance étoit si pleine, que, malgré leton familier du nouveau venu, que je regardois comme un effetde cette facilité d’humeur de maman qui rapprochoit tout lemonde d’elle, je ne me serois pas avisé d’en soupçonner la vé-

(a) '’.iji .... toujours pur. Qu’on mette le bien et le mal dans la balance, etqu'on soit équitable : quelle autre femme, si sa vie secréte étoit manifestée ainsique lavôtre, s’oserait jamais comparer à vous ?

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