264 LES CONFESSIONS.
gnai point mes soins, je me déterminai à quitter mes disciples,bien convaincu que je ne parviendrois jamais à les bien élever.M. de Mably lui-même voyoit cela tout aussi bien que moi. Ce-pendant je crois qu’il n’eût jamais pris sur lui de me renvoyer sije ne lui en eusse épargné la peine ; et cet excès de condescen-dance en pareil cas n'est assurément pas ce que j’approuve.
Ce qui me rendoit mon état plus insupportable étoit la com-paraison continuelle que j’en faisois avec celui que j’avois quitté;c’étoitlesouvenirde meschères Charmettes, de mon jardin, de mesarbres, de ma fontaine, démon verger, et surtout de celle pour quij’étoisné, quidounoitdel’ameàtout cela. En repensant à elle, à nosplaisirs, à notre innocente vie, il me prenoit des serrements decœur, des étouffements qui m’ôtoient le courage de rien faire.Cent fois j’ai été violemment tenté de partir à l’instant et à piedpour retourner auprès d’elle ; pourvu que je la revisse encore unefois, j’aurois été content de mourir à l’instant même. Enfin je nepus résister à ces souvenirs si tendres, qui me rappeloient auprèsd’elle à quelque prix que ce fût. Je me disois que je n’avois pasété assez patient, assez complaisant, assez caressant ; que je pou-voirs encore vivre heureux dans une amitié très douce, en y met-tant du mien plus que je n’avois fait. Je forme les plus beauxprojets du monde, je brûle de les exécuter. Je quitte tout, je re-nonce à tout, je pars, je vole, j’arrive dans tous les mêmes transportsde ma première jeunesse, et je me retrouve à ses pieds. Ah ! j’yserois mort de joie si j’avois retrouvé dans son accueil, dans sescaresses (a), dans son cœur enfin, le quart de ce que j’y retrouvoisautrefois, et que j’y reportois encore.
Affreuse illusion des choses humaines ! Elle me reçut toujoursavec son excellent cœur, qui ne pouvoit mourir qu’avec elle ;mais je venois rechercher le passé qui n’étoit plus et qui ne pou-voit renaître. A peine eus-je resté demi-heure avec elle, que jesentis mon ancien bonheur mort pour toujours. Je me re-trouvai dans la même situation désolante que j’avois été for-cé de fuir, et cela sans que je pusse dire qu’il y eût de la fautede personne; car au fond Courtilles n’étoit pas mauvais, et parutme revoir avec plus de plaisir que de chagrin. Mais commentme souffrir surnuméraire près de celle pour qui j’avois été tout,et qui ne pouvoit cesser d’être tout pour moi? Comment vivreétranger dans la maison dont j’étois l’enfant? L’aspect des objets(a) Vàb. .... dans son accueil, dans ses yeux, dans ses caresses ....