PARTI* I, LIVRE VI. ( 1737-1741 ) 265
témoins de mon bonheur passé me rendoit la comparaison plusCruelle. J’aurois moins souffert dans une autre habitation. Maisme voir rappeler incessamment tant de doux souvenirs, c’étoitirriter le sentiment de mes pertes. Consumé de vains regrets, li-vré à la plus noire mélancolie, je repris le train de rester seulhors les heures des repas. Enfermé avec mes livres, j’y cherchoisdes distractions utiles ; et sentant le péril imminent que j’avois tantcraint autrefois, je me tourmentois derechef à chercher en moi-même les moyens d’y pourvoir quand maman n’auroit plus deressource. J'avois mis les choses dans sa maison sur le pied d’allersans empirer ; mais depuis moi tout étoit changé. Son économeétoit un dissipateur. Il vouloit briller : bon cheval, bon équipage;il aimoit à s’étaler noblement aux yeux des voisins; il faisoitdes entreprises continuelles en choses où il n’entendoit rien. Lapension se mangeoit d’avance, les quartiers en étoient engagés,les loyers étoient arriérés, et les dettes alloient leur train. Je pré-voyois que cette pension ne tarderoit pas d’être saisie et peut-êtresupprimée. Enfin je n’envisageois que ruine et désastres, et le mo-ment m’en sembloit si proche, que j’en sentois d’avance toutes leshorreurs.
Mon cher cabinet étoit ma seule dictraction. À force d’y cher-cher des remèdes contre le trouble de mon ame, je m'avisai d’yen chercher contre les maux que je prévoyois; et revenant à mesanciennes idées, me voilà bâtissant de nouveaux châteaux enEspagne pour tirer cette pauvre maman des extrémités cruellesoù je la voyois prête à tomber. Je ne me sentois pas assez savantet ne me croyois pas assez d’esprit pour briller dans la républi-que des lettres et faire une fortune par cette voie. Une nouvelleidée qui se présenta m’inspira la confiance que la médiocrité demes talents ne pouvoit me donner. Je n’avois pas abandonné lamusique en cessant de l’enseigner ; au contraire, j’en aVois assezétudié la théorie pour pouvoir me regarder au moins comme sa-■ vaut dans cette partie. En réfléchissant à la peine que j’avois eued'apprendre à déchiffrer la note, et à cel'e que j’avois encore àchanter à livre ouvert, je vins à penser que cette difficulté pou-voit bien venir de la chose autant que de moi, sachant surtout. qu’en général apprendre la musique n’étoit pour personne une: chose aisée. En examinant la constitution des signes, je les trou-. vois souvent fort mal inventés. Il y avoit long-temps que j’avoispensé à noter l’échelle par chiffres, pour éviter d'avoir toujours1 . 12