PABTIE II, LIVBE VU. 1742.) 278
M. de Boze me reçut fort bien. Il aimoit le savoir, il en avoit ;mais il étoit un peu pédant. Madame de Boze auroit été sa fille :elle étoit brillante et petite maîtresse. J’y dinois quelquefois. Onne sauroit avoir l’air plus gauche et plus sot que je l’avois vis-à-vis d’elle. Son maintien dégagé m’intimidoit, et rendoit le mienplus plaisant. Quand elle me présentait une assiette, j’avançoisma fourchette pour piquer modestement un petit morceau de cequ’elle m’offroit ; de sorte qu’elle rendoit à son laquais l’assiettequ’elle m’avoit destinée , en se tournant pour que je ne la vissepas rire. Elle ne se doutait guère que, dans la tête de ce campa-gnard , il ne laissait pas d’y avoir quelque esprit. M. de Boze meprésenta à M. de Réaumur, son ami, qui venoit dîner chez luitous les vendredis, jours d’Académie des Sciences. I! lui parla demon projet, et du désir que j’avoisde le soumettre à l'examen del’Académie. M. de Réaumur se chargea de la proposition, qui futagréée. Le jour douné , je fus introduit et présenté par M. deRéaumur; et le même jour, 22 août 1742 , j’eus l’honneur delire à l’Académie le Mémoire que j’avois préparé pour cela. Quoi-que cette illustre assemblée fût assurément très imposante, j’yfus bien moins intimidé que devant madame de Boze , et je metirai passablement de mes lectures et de mes réponses. Le Mé-moire réussit, et m’attira des compliments qui me surprirentautant qu’ils me flattèrent, imaginant à peine que devant uneAcadémie quiconque n’en étoit pas put avoir le sens commun.Les commissaires qu’on me donna furent MM. de Mairan, Hellotet de Fouchy, tous trois gens de mérite assurément, mais dontpas un ne savoit la musique, assez du moins pour être en état dejuger de mon projet.
( i 742. ) Durant mes conférences avec ces messieurs je me con-vainquis, avec autant de certitude que de surprise, que si quel-quefois les savants ont moins de préjugés que les autres hommes,ils tiennent, en revanche, encore plus fortement à ceux qu’ilsont. Quelque foibles, quelque fausses que fussent la plupart deleurs objections, et quoique j’y répondisse timidement, je l’avoue,et en mauvais termes, mais par des raisons péremptoires, je nevins pas une seule fois à bout de me faire entendre et de les con-tenter. J’étais toujours ébahi de la facilité avec laquelle, à l’aidede quelques phrases sonores, ils me réfutaient sans m’avoir com-pris. Ils déterrèrent, je ne sais où, qu’un moine appelé le P. Sou-haitt avoit jadis imaginé la gamme par chiffres. C’en fut assez