PARTIE II, LIVRE VII. ( 1743 - 1744 .) 295
chose moins importante. Comme ii n’y avoit point d'autre postepour Constantinople que les courriers que le sénat envoyoit detemps en temps à son bayle, on donnoit avis du départ de cescourriers à l’ambassadeur de France, pour qu’il pût écrire parcette voie à son collègue s’il le jugeoit à propos. Cet avis venoitd’ordinaire un jour ou deux à l’avance : mais on faisoit si peu decas de M. de Montaigu, qu’on se contentoit d’envoyer chez lui,pour la forme, une heure ou deux avant le départ du courrier ; cequi me mit plusieurs fois daus le cas de faire la dépêche en souabsence. M. de Castellane, en y répondant, faisoit mention demoi en termes honnêtes ; autant en faisoit à Gênes M. de Jon-ville : autant de nouveaux griefs.
J’avoue que je ne fuyois pas l'occasion de me faire connoître,mais je ne la cherchois pas non plus hors de propos; et il me pa-roissoit fort juste , en servant bien, d’aspirer au prix naturel desbons services, qui est l’estime de ceux qui sont en état d’en jugeret de les récompenser. Je ne dirai pas si mon exactitude à remplirmes fonctions étoit de la part de l’ambassadeur un légitime sujetde plainte; mais je dirai bien que c’est le seul qu’il ait articuléjusqu’au jour de notre séparation.
Sa maison, qu’il n’avoit jamais mise sur un bon pied, se rem-plissoit de canaille : les François y étoient maltraités, les Italiensy prenoient l'ascendant ; et même parmi eux, les bons serviteursattachés depuis long-temps à l’ambassade furent tous malhonnê-tement chassés, entre autres son premier gentilhomme, qui l’avoitété du comte de Froulay, et qu’on appeloit, je crois, le comtePeati, ou d'un nom très approchant. Le second gentilhomme, duchoix de M. de Montaigu, étoit un bandit de Mantoue, appeléDominique Vitali, à qui l’ambassadeur confia le soin de sa mai-son, et qui, à force de patelinage et de basse lésine, obtint saconfiance et devint son favori, au grand préjudice du peu d’hon-nêtes gens qui y étoient encore, et du secrétaire qui étoit à leurtête. L’œil intègre d’un honnête homme est toujours inquiétantpour les fripons. Il n’en auroit pas fallu davantage pour que celui-ci me prît en haine : mais cette haine avoit une autre cause en-core qui la rendit bien plus cruelle. Il faut dire cette cause, afinqu’on me condamne si j’avois tort.
L’ambassadeur avoit, selon l’usage, une loge à chacun des cinqspectacles. Tous les jours à diner il nommoit le théâtre où il vou-loit aller ce jour-là; je choisissois après lui, et les.gentilshommes