PARTIE II, LIVRE VII. (1743-1744.) 297
l’abbé de Binis et les pages. Dans la plus vilaine gargote on estservi plus proprement, plus décemment, en linge moins sale, etl’on a mieux à manger. On nous donnoit une seule petite chan-delle bien noire, des assiettes d’étain, des fourchettes de fer.Passe encore pour ce qui se faisoit en secret : mais on m’ôta magondole ; seul de tous les secrétaires d’ambassadeur, j’étois forcéd’en louer une ou d’aller à pied, et je n’avois plus la livrée de S. Exe.que quand j’allois au sénat. D’ailleurs, rien de ce qui se passoitau-dedans n’étoit iguoré dans la ville. Tous les officiers de l’am-bassadeur jetoient les hauts cris. Dominique, la seule cause detout, crioit le plus haut, sachant bien que l’indécence avec la-quelle nous étions traités m’étoit plus sensible qu’à tous les autres.Seul de la maison, je ne disois rien au-dehors ; mais je me plai-gnons vivement à l’ambassadeur et du reste et de lui-même, qui,secrètement excité par son ame damnée , me faisoit chaque jourquelque nouvel affront. Forcé de dépenser beaucoup pour me te-nir au pair avec mes confrères et convenablement à mon poste,je ne pouvois arracher un sou de mes appointements ; et quandjeluidemandois de l’argent, il me parloit de son estime et de saconfiance, comme si elle eût dû remplir ma bourse et pourvoir àtout.
Ces deux bandits finirent par faire tourner tout-à-fait la tête àleur maître, qui ne l’avoit déjà pas trop droite, et le ruinoientdans un brocantage continuel par des marchés de dupe, qu’ils luipersuadoient être des marchés d’escroc. Ils lui firent louer, sur laBrenta, un palazzo le double de sa valeur, dont ils partagèrentle surplus avec le propriétaire. Les appartements en étoient in-crustés en mosaïque et garnis de colonnes et de pilastres de trèsbeaux marbres à la mode du pays. M. de Montaigu fit superbe-ment masquer tout cela d’une boiserie de sapin, par l’unique rai-son qu’à Paris les appartements sont ainsi boisés. Ce fut par uneraison semblable que, seul de tous les ambassadeurs qui étoientà Venise, il ôta l’épée à ses pages et la canne à ses valets de pied.Voilà quel étoit l’homme qui, toujours par le même motif peut-être , me prit en grippe, uniquement sur ce que je le servoisfidèlement.
J’endurai patiemment ses dédains, sa brutalité, ses mauvaistraitements, tant qu’en y voyant de l’humeur je crus n’y pas voirde la haine ; mais dès que je vis le dessein formé de me priverde l’honneur que je méritois par mon bon service, je résolus d’y