PARTIE II, LIVRE VII. (1743-1744.) 303
cependant me parurent passables : elles ne chantoient que dansles chœurs. J’étois désolé. Durant le goûter on les agaça; elles s’é-gayèrent. La laideur n’exclut pas les grâces; je leur en trouvai.Je me disois : On ne chante pas ainsi sans ame; elles en ont. En-fin ma façon de les voir changea si bien, que je sortis presqueamoureux de toutes ces laiderons (a). J’osois à peine retourner àleurs vêpres. J’eus de quoi me rassurer. Je continuai de trouverleurs chants délicieux, et leurs voix fardoient si bien leurs visa-ges , que tant qu’elles chantoient je m’obstinois, en dépit de mesyeux , à les trouver belles.
La musique en Italie coûte si peu de chose, que ce n’est pasla peine de s’en faire faute quand on a du goût pour elle. Je louaiun clavecin, et pour un petit écu j’avois chez moi quatre ou cinqsymphonistes, avec lesquels je m’exerçois une fois la semaine àexécuter les morceaux qui m’avoient fait le plus de plaisir à l’O-péra. J’y fis essayer aussi quelques symphonies de mes Musesgalantes. Soit qu’elles plussent, ou qu’on me voulût cajoler, lemaître des ballets de Saint-Jean-Chrysostome m’en fit demanderdeux, que j’eus le plaisir d’entendre exécuter par cet admirableorchestre, et qui furent dansées par une petite Bettina, jolie etsurtout aimable fille, entretenue par un Espagnol de nos amisappelé Fagoaga, et chez laquelle nous allions passer la soiréeassez souvent.
Mais, à propos de filles, ce n’est pas dans une ville commeVenise qu’on s’en abstient : n’avez-vous rien, pourroit-on medire, à confesser sur cet article ? Oui, j’ai quelque chose à direen effet, et je vais procéder à cette confession avec la mêmenaïveté que j’ai mise à toutes les autres.
J’ai toujours eu du dégoût pour les filles publiques, et je n’a-vois pas à Venise autre chose à ma portée , l’entrée de la plupartdes maisons du pays m’étant interdite à cause de ma place. Lesfilles de M. Le Blond étoient très aimables, mais d'un difficileabord, et je considérois trop le père et la mère pour pensermême à les convoiter.
J’aurois eu plus de goût pour une jeune personne appelée ma-demoiselle de Cataneo , fille de l’agent du roi de Prusse ; maisCarrio étoit amoureux d’elle, il a même été question de mariage.Il étoit à son aise, et je n’avois rien ; il avoit cent louis d’appoin-tements , je n’avois que cent pistoles ; et, outre que je ne voulois
(«) Vas. .... de tous ces laiderons.