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Tome premier.
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LES CONFESSIONS.

Qui pourroit deviner la cause de mes larmes, et ce qui me pas-soit par la tête en ce moment? Je me disois : Cet objet dont jedispose est le chef-d’œuvre de la nature et de l’amour; l’esprit, lecorps, tout en est parfait; elle est aussi bonne et généreuse qu’elleest aimable et belle ; les grands, les princes, devroient être sesesclaves ; les sceptres devroient être à ses pieds. Cependant lavoilà, misérable coureuse, livrée au public ; un capitaine de vais-seau marchand dispose d'elle ; elle vient se jeter à ma tête, à moiqu’elle sait qui n’ai rien, à moi dont le mérite, qu’elle ne peutconnoitre, est nul à ses yeux. 11 y a là quelque chose d’inconceva-ble. Ou mon cœur me trompe, fascine mes sens et me rend la duped’une indigne salope, ou il faut que quelque défaut secret quej’ignore détruise l’effet de ses charmes, et la rende odieuse à ceuxqui devroient se la disputer. Je me mis à chercher ce défaut avecune contention d'esprit singulière, et il ne me vint pas même à

l’esprit que la v.pût y avoir part. La fraîcheur de ses chairs,

l’éclat de son coloris, la blancheur de ses dents, la douceur deson haleine, l’air de propreté répandu sur toute sa personne, éloi-gnoient de moi si parfaitement cette idée, qu’en doute encore surmon état depuis la padoana, je me faisois plutôt un scrupule den’ètre pas assez sain pour elle ; et je suis très persuadé qu’en celama confiance ne me trompoit pas.

Ces réflexions, si bien placées, m’agitèrent au point d’en pleu-rer. Zulietta, pour qui cela faisoit sûrement un spectacle toutnouveau dans la circonstance, fut un moment interdite ; maisayant fait un tour de chambre et passé devant son miroir, ellecomprit et mes yeux lui confirmèrent que le dégoût n’avoit pointde part à ce rat. Il ne lui fut pas difficile de m’en guérir,et d’ef-facer cette petite honte : mais, au moment que j’étois prêt à mepâmer sur cette gorge qui sembloit pour la première fois souffrirla bouche et la main d’un homme, je m’aperçus qu’elle avoit untéton borgne. Je me frappe, j’examine, je crois voir que ce tétonn’est pas conformé comme l’autre. Me voilà cherchant dans matète comment on peut avoir un téton borgne ; et, persuadé quecela tenoit à quelque notable vice naturel, à force de tourner etretourner cette idée, je vis clair comme le jour que, dans la pluscharmante personne dont je pusse me former l’image, je ne tenoisdans mes bras qu’une espèce de monstre, le rebut de la nature,des hommes et de l’amour. Je poussai la stupidité jusqu’à lui par-ler de ce téton borgne. Elle prit d’abord la chose en plaisantant.