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un agneau; on ne Pauroit jamais crue Italienne. On vit pourtrès peu de chose à Venise : nous donnâmes quelque argent à lamère, et pourvûmes à l’entretien de la fille .Elle avoit de la voix :pour lui procurer un talent de ressource, nous lui donnâmes uneépinette et un maître à chanter. Tout cela nous coûtoit à peine àchacun deux sequins par mois, et nous en épargnoit davantageen autres dépenses : mais comme il falloit attendre qu’elle fûtmûre, c’étoit semer beaucoup avant que de recueillir. Cependant,contents d’aller là passer les soirées, causer et jouer très innocem-ment avec cette enfant, nous nous amusions plus agréablementpeut-être que si nous l’avions possédée : tant il est vrai que cequi nous attache le plus aux femmes est moins la débauche qu’uncertain agrément de vivre auprès d’elles. Insensiblement moncœur s'attaehoit à la petite Anzoletta, mais d’un attachement pa-ternel, auquel les sens avoient si peu de part, qu’à mesure qu’ilaugmentoit, il m’auroit été moins possible de les y faire entrer ;et je sentois que j’aurois eu horreur d’approcher de cette fille de-venue nubile, comme d'un inceste abominable. Je voyois les sen-timents du bon Carrio prendre, à son insu, le même tour. Nousnous ménagions, sans y penser, des plaisirs non moins doux,mais bien différents de ceux dont nous avions d’abord eu l’idée;et je suis certain que, quelque belle qu’eût pu devenir cette pau-vre enfant, loin d’être jamais les corrupteurs de son innocence ,nous en aurions été les protecteurs. Ma catastrophe, arrivée peu detemps après, ne me laissa pas celui d’avoir part à cette bonneœuvre; et je n’ai à me louer dans cette affaire que dû penchantde mon cœur. Revenons à mon voyage.
Mon premier projet en sortant de chez M. de Montaigu étoitde me retirer à Genève, en attendant qu’un meilleur sort, écartantles obstacles, pût me réunir à ma pauvre maman. Mais l’éclatqu’avoit fait notre querelle , et la sottise qu’il fit d’en écrire à lacour, me fit prendre le parti d'aller moi-même y rendre comptede ma conduite, et me plaindre de celle d'un forcené. Je marquaide Venise ma résolution à M. du Theil, chargé par intérim desaffaires étrangères après la mort de M. Amelot. Je partis aussitôtque ma lettre : je pris ma route par Bergame, Côme et Domo d’Os-sola; je traversai le Simplon. A Sion, M. deCliaignon, chargé desaffaires de France, me fit mille amitiés : à Genève, M. de La Closurem’en fit autant. J’y renouvelai connoissance avec M. de Gauffe-court, dont j’avois quelque argent à recevoir. J’avois traversé