PARTIE II, LIVRE VII. ( 1743 - 1744 .) 31 7
turellement aucun goût pour cette pauvre fille, la compassion, lacontradiction m'en auraient donné. J’ai toujours aimé l’honnêtetédans les manières et dans les propos, surtout avec le sexe. Je de-vins hautement son champion. Je la vis sensible à mes soins ; etses regards, animés par la reconnoissance, qu’elle n’osoit expri-mer de bouche, n’en devenoient que plus pénétrants.
Elle étoit très timide ; je l’étois aussi. La liaison, que cette dis-position commune sembloit éloigner, se fit pourtant très rapide-ment. L’hôtesse, qui s’en aperçut, devint furieuse, et ses brutalitésavancèrent encore mes affaires auprès de la petite, qui, n’ayantque moi seul d’appui dans la maison, me voyoit sortir avec peine,et soupirait après le retour de son protecteur. Le rapport de noscœurs, le concours de nos dispositions eut bientôt son effet ordi-naire. Elle crut voir en moi un honnête homme ; elle ne se trompapas. Je crus voir en elle une fille sensible, simple et sans coquet-terie; je ne me trompai pas non plus. Je lui déclarai d’avanceque je ne l’abandonnerais ni ne l’épouserais jamais. L’amour,l’estime, la sincérité naïve furent les ministres de mon triomphe ;et c’étoit parceque son cœur étoit tendre et honnête que je fusheureux sans être entreprenant.
La crainte qu’elle eut que je ne me fâchasse de ne pas trouveren elle ce qu’elle croyoit que j’y cherchois, recula mon bonheurplus que toute autre chose. Je la vis, interdite et confuse avant dese rendre, vouloir se faire entendre, et n’oser s’expliquer. Loind’imaginer la véritable cause de son embarras, j’en imaginai unebien fausse et bien insultante pour ses mœurs ; et, croyant qu’ellem’avertissoit que ma santé courait des risques, je tombai dans desperplexités qui ne me retinrent pas, mais qui durant plusieursjours empoisonnèrent mon bonheur. Comme nous ne nous enten-dions point l’un l’autre, nos entretiens à ce sujet étoient autantd’énigmes et d’amphigouris plus que risibles. Elle fut prête à mecroire absolument fou ; je fus prêt à ne savoir plus que penserd’elle. Enfin nous nous expliquâmes : elle me fit en pleurant l’aveud’une faute unique au sortir de l’enfance, fruit de son ignoranceet de l’adresse d’un séducteur. Sitôt que je la compris, je fis un cride joie : Pucelage! m’écriai-je : c’est bien à Paris, c’est bien àvingt ans qu’on eu cherche ! Ah ! ma Thérèse, je suis trop heureuxde te posséder sage et saine, et de ne pas trouver ce que je necherchois pas.
Je n’avois cherché d’abord qu’à me donner un amusement. Je