Band 
Tome premier.
Seite
318
JPEG-Download
 

318 LES CONFESSIONS,

vis que j’avois plus fait, et que je m’étois donné une compagne.Un peu d’habitude avec cette excellente fille, un peu de réflexionsur ma situation, me firent sentir qu’en ne songeant qu’à mes plai-sirs, j’avois beaucoup fait pour mon bonheur. Il me falloit, à laplace de l’ambition éteinte, un sentiment vif qui remplît moncœur. Il falloit, pour tout dire, un successeur à maman : puisqueje ne devois plus vivre avec elle, il me falloit quelqu’un qui vécûtavec son élève, et en qui je trouvasse la simplicité, la docilité decœur qu’elle avoit trouvée en moi. Il falloit que la douceur de lavie privée et domestique me dédommageât du sort brillant auquelje renonçois. Quand j’étois absolument seul, mon cœur étoit vide ;mais il n’en falloit qu’un pour le remplir. Le sort m’avoit ôté,m’avoit aliéné, du moins en partie, celui pour lequel la naturem’avoit fait. Dès-lors j’étois seul ; car il n’y eut jamais pour moid’intermédiaire entre tout et rien. Je trouvois dans Thérèse lesupplément dont j’avois besoin ; par elle je vécus heureux autantque je pouvois l’être selon le cours des événements.

Je voulus d’abord former son esprit : j’y perdis ma peine. Sonesprit est ce que l'a fait la nature ; la culture et les soins n’y pren-nent pas. Je ne rougis point d’avouer qu’elle n’a jamais bien sulire (a), quoiqu’elle écrive passablement. Quand j’allai loger dansla rue Meuve-des-Petits-Champs, j’avois à l’hôtel de Pontchar-train, vis-à-vis mes fenêtres (à), un cadran sur lequel je m'efforçaidurant plus d’un mois à lui faire connoître les heures. A peine lesconnoît-elle encore à présent. Elle n’a jamais pu suivre l’ordre desdouze mois de l’année, et ne connoît pas un seul chiffre, malgrétous les soins que j’ai pris pour les lui montrer. Elle ne sait nicompter l’argent ni le prix d’aucune chose. Le mot qui lui vienten parlant est souvent l’opposé de celui qu’elle veut dire. Autre-fois j’avois fait un dictionnaire de ses phrases pour amuser madamede Luxembourg, et ses quiproquo sont devenus célèbres dans lessociétés où j’ai vécu. Mais cette personne si bornée, et, si l’onveut, si stupide, est d’un conseil excellent dans les occasions dif-ficiles. Souvent, en Suisse, en Angleterre, en France, dans lescatastrophes où je me trouvois, elle a vu ce que je ne voyois pasmoi-même; elle m’adonné les avis les meilleurs à suivre; elle m’atiré des dangers où je me précipitois aveuglément ; et devant lesdames du plus haut rang, devant les grands et les princes, ses

(a) Vàr. lien appris à lire.

(b) var .vis-à-ui-s de mes fenêtres.