Band 
Tome premier.
Seite
319
JPEG-Download
 

PABTIE IT , LIYBE VU. (.1743-1744.) 349

sentiments, son bon sens, ses réponses et sa conduite, lui ontattiré l’estime universelle ; et à moi, sur son mérite, des compli-ments dont je sentois la sincérité.

Auprès des personnes qu’on aime, le sentiment nourrit l’espritainsique le cœur, et l’on a peu besoin de chercher ailleurs desidées. Je, vivois avec ma Thérèse aussi agréablement qu’avec leplus beau génie de l’univers. Sa mère, flère d’avoir été jadis éle-vée auprès de la marquise de Monpipeau, faisoit le bel esprit,vouloit diriger le sien, et gàtoit, par son astuce, la simplicité denotre commerce. L’ennui de cette importunité me fit un peu sur-monter la sotte honte de n’oser me montrer avec Thérèse en pu-blic, et nous faisions tête à tête de petites promenades champêtreset de petits goûtés qui m’étoient délicieux. Je voyois qu’ellem'aimoit sincèrement, et cela redoubloit ma tendresse. Cettedouce intimité me tenoit lieu de tout : l’avenir ne me touchoit plus,ou ne me touchoit que comme le présent prolongé : je ne desiroisrien que d’en assurer la durée.

Cet attachement me rendit toute autre dissipation superflue etinsipide. Je ne sortois plus que pour aller chez Thérèse ; sa de-meure devint presque la mienne. Cette vie retirée devint si avan-tageuse à mon travail, qu’en moins de trois mois mon opéra toutentier fut fait, paroles et musique. Il restoit seulement quelquesaccompagnements et remplissages à faire. Ce travail de manœuvrem’ennuyoit fort. Je proposai à Philidor de s’en charger, en luidonnant part au bénéfice. Il vint deux fois, et fit quelques remplis-sages dans l’acte d’Ovide ; mais il ne put se captiver à ce travailassidu pour un profit éloigné et même incertain. Il ne revint plus,et j'achevai ma besogne moi-même.

Mon opéra fait, il s’agit d’en tirer parti : c’étoit un autre opérabien plus difficile. On ne vient à bout de rien à Paris quand on yvit isolé. Je pensai à me faire jour par M. de La Poplinière, chezqui Gauffecourt, de retour de Genève, m’avoit introduit. M. deLa Poplinière étoit le Mécène de Rameau; madame de La Po-plinière étoit sa très humble écolière. Rameau faisoit, commeon dit, la pluie et le beau temps dans cette maison. Jugeantqu’il protégeroit avec plaisir l'ouvrage d’un de ses disciples, jevoulus lui montrer le mien. Il refusa de le voir, disant qu’il nepouvoit lire des partitions, et que cela le fatiguoit trop. La Popli-nière dit là-dessus qu’on pouvoit le lui faire entendre, et m’offritde rassembler des musiciens pour en exécuter des morceaux. Je