Band 
Tome premier.
Seite
320
JPEG-Download
 

320 LES CONFESSIONS,

ne demandois pas mieux. Hameau consentit en grommelant, etrépétant sans cesse que ce devoit être une belle chose que de lacomposition d'un homme qui n'étoit pas enfant de la balle, et quiavoit appris la musique tout seul. Je me hâtai de tirer en partiescinq ou six morceaux choisis. On me donna une dizaine de sym-phonistes, et pour chanteurs Albert, Bérard et mademoiselle Bour-bonnois. Rameau commença, dès l’ouverture, à faire entendre,par ses éloges outrés, qu’elle ne pouvoit être de moi. Il ne laissapasser aucun morceau sans donner des signes d’impatience ; maisà un air de haute-contre, dont le chant étoit mâle et sonore, etl’accompagnement très brilant, il ne put plus se contenir; ilm’apostropha avec une brutalité qui scandalisa tout le monde,soutenant qu’une partie de ce qu’il venoit d’entendre étoit d’unhomme consommé dans l’art, et le reste d’un ignorant qui ne sa-voit pas même la musique. Et il est vrai que mon travail, inégalet sans règle, étoit tantôt sublime et tantôt très plat, comme doitêtre celui de quiconque ne s'élève que par quelques élans de génie,et que la science ne soutient point. Rameau prétendit ne voir enmoi qu’un petit pillard sans talent et sans goût. Les assistants, etsurtout le maître de la maison, ne pensèrent pas de même. M. deRichelieu, qui dans ce temps-là voyoit beaucoup monsieur et,comme on sait, madame de La Poplinière, ouït parler de mon ou-vrage, et voulut l’entendre en entier, avec le projet de le faire don-ner à la cour s’il en étoit content. 11 fut exécuté à grand chœur et engrand orchestre, aux frais du roi, chez M. Bonneval, intendantdes Menus. Francœur dirigeoit l’exécution. L’effet en fut surpre-nant : M. le duc ne cessoit de s’écrier et d’applaudir ; et àla fin d’unchœur, dans l’acte du Tasse, il se leva, vint à moi, et me serrantla main : Monsieur Rousseau, me dit-il, voilà de l’harmonie quitransporte ; je n’ai jamais rien entendu de plus beau : je veux fairedonner cet ouvrage à Versailles. Madame de La Poplinière, quiétoit là, ne dit pas un mot. Rameau, quoique invité, n’y avoit pasvoulu venir. Le lendemain, madame de La Poplinière me fit à satoilette un accueil fort dur, affecta de me rabaisser ma pièce, etme dit que quoiqu’un peu de clinquant eût d’abord ébloui M. deRichelieu, il en étoit bien revenu, et qu’elle ne me conseilloit pasde compter sur mon opéra. Monsieur le duc arriva peu après, etme tint un tout autre langage, me dit des choses flatteuses sur mestalents, et me parut toujours disposé à faire donner ma pièce de-vant le roi. Il n’y a, dit-il, que l’acte du Tasse qui ne peut passer