PARTIE II, LIVRE VIT. (1745-1747.) 321
à la cour : il en faut faire un autre. Sur ce seul mot j’allai m’en-fermer chez moi ; et dans trois semaines j’eus fait, à la place duTasse, un autre acte, dont le sujet étoit Hésiode inspiré par unemuse. Je trouvai le secret de faire passer dans cet acte une partiede l'histoire de mes talents, et de la jalousie dont Hameau vouloitbien les honorer. Il y avoit dans ce nouvel acte une élévationmoins gigantesque et mieux soutenue que celle du Tasse ; la mu-sique en étoit aussi noble et beaucoup mieux faite ; et si les deuxautres actes avoient valu celui-là, la pièce entière eût avantageu-sement soutenu la représentation : mais tandis que j’achevois de lamettre en état, une autre entreprise suspendit l’exécution de celle-là.
(1745-1747.) L’hiver qui suivit la bataille de Fontenoy, il y eutbeaucoup de fêtes à Versailles, entre autres plusieurs opéra anthéâtre des Petites-Écuries. De ce nombre fut le drame de Vol-taire intitulé la Princesse de Navarre, dont Hameau avoit fait lamusique, et qui venoit d’être changé et réformé sous le nom desFêtes de Ramire. Ce nouveau sujet demandoit plusieurs change-ments aux divertissements de l’ancien, tant dans les vers quedans la musique. Il s’agissoit de trouver quelqu’un qui put rem-plir ce double objet. Voltaire alors en Lorraine, et Rameau, tousdeux occupés pour lors à l’opéra du Temple de la Gloire, nepouvant donner des soins à celui-là, M. de Richelieu pensa à moi,me fit proposer de m’en charger : et, pour que jepusse examinermieux ce qu’il y avoit à faire, il m’envoya séparément le poèmeet la musique. Avant toute chose, je ne voulus toucher aux pa-roles que de l’aveu de l’auteur; et je lui écrivis à ce sujet unelettre très honnête et même respectueuse, comme il convenoit (*).Voici sa réponse, dont l’original est dans la liasse A, n° 1.
« 13 décembre 1743.
« Vous réunissez, monsieur, deux talents qui ont toujours été« séparés jusqu’à présent : voilà déjà deux bonnes raisons pour« moi de vous estimer et de chercher à vous aimer. Je suis fâ-« ché pour vous que vous employiez ces deux talents à un ou-« vrage qui n’en est pas trop digne. Il y a quelques mois que M. le« duc de Richelieu m’ordonna absolument de faire dans un clin« d’œil une petite et mauvaise esquisse de quelques scènes insi-é pides et tronquées, qui dévoient s’ajuster à des divertissements« qui ne sont point faits pour elles. J’obéis avec la plus grande# exactitude ; je fis très vite et très mal. J’envoyai ce misérable(*) Voyei cette lettre dans la Correspondance, i la date du H décembre 1745.