PARTIE II, LIVRE VII. ( 1745 - 1747 .) 325
nière, ajouta-t-il, ait de l’amitié pour vous, et que je le sache,ne comptez pas sur son appui. Il est amoureux de sa femme : ellevous hait ; elle est méchante, elle est adroite : vous ne ferez jamaisrien dans cette maison. Je me le tins pour dit.
Ce même Gauffecourt me rendit à peu près dans le même tempsun service dontj'avois grand besoin. Je venois de perdre monvertueux père, âgé d’environ soixante ans. Je sentis moins cetteperte que je n’auroisfait en d’autres temps, où les embarras dema situation m’auroient moins occupé. Je n’avois point vouluréclamer de son vivant ce qui restoit du bien de ma mère, et dontil tiroit le petit revenu : je n’eus plus là-dessus de scrupule aprèssa mort. Mais le défaut de preuve juridique de la mort de monfrère faisoit une difficulté que Gauffecourt se chargea de lever,et qu’il leva en effet par les bons offices de l’avocat de Lolme.Comme j’avois le plus grand besoin de cette petite ressource, etque l’événement étoit douteux, j’en attendois la nouvelle défini-tive avec le plus vif empressement. Un soir, en rentrant chezmoi, je trouvai la lettre qui devoit contenir cette nouvelle, et jela pris pour l’ouvrir avec un tremblement d’impatience dont j’eushonte au-dedans de moi. Eb quoi ! me dis-je avec dédain, Jean-Jacques se laisseroit-il subjuguer à ce point par l’intérêt et par lacuriosité ? Je remis sur-le-champ la lettre sur ma cheminée ; jeme déshabillai, me couchai tranquillement, dormis mieux qu’àmon ordinaire, et me levai le lendemain assez tard sans plus pen-ser à ma lettre. En m’habillant je l’aperçus ; je l’ouvris sans mepresser; j’y trouvai une lettre de change. J’eus bien des plaisirsà la fois ; mais je puis jurer que le plus vif fut celui d’avoir sume vaincre. J’aurois vingt traits pareils à citer en ma vie, maisjesuis trop pressé pour pouvoir tout dire. J’envoyai une petite par-tie de cet argent à ma pauvre maman, regrettant avec larmesl’heureux temps où j’aurois mis le tout à ses pieds. Toutes seslettres se sentoient de sa détresse. Elle m’envoyoit des tas de re-cettes et de secrets dont elle prétendo’t que je fisse ma fortune etla sienne. Déjà le sentiment de sa misère lui resserroit le cœur etlui rétrécissoit l’esprit. Le peu que je lui envoyai fut la proie des fri-pons quil’obsédoient; elle ne profita de rien. Cela me dégoûta departager mon nécessaire avec ces misérables, surtout après l’inu-tile tentative que je fis pour la leur arracher, comme il sera ditci-après.
Le temps s’écouloit et l’argent avec lui. Nous étions deux,