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Tome premier.
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328 LES CONFESSIONS,

décourager. J’abandonoai tout projet d’avancement et de gloire;et, sans plus songer à des talents vrais ou vains qui me prospé-roient si peu, je consacrai mon temps et mes soins à me procurerma subsistance et celle de ma Thérèse comme il plairoit à ceuxqui se chargeroient d’y pourvoir. Je m’attachai donc tout-à-fait àmadame Dupin et à M. de Francueil. Cela ne me jeta pas dansune grande opulence ; car, avec huit à neuf cents francs par anque j’eus les deux premières années, à peine avois-je de quoifournir à mes premiers besoins, forcé de me loger à leur voisi-nage, en chambre garnie, dans un quartier assez cher, et payantun autre loyer à l’extrémité de Paris, tout au haut de la rue Saint-Jacques, où, quelque temps qu’il fît, j’allois souper presque tousles soirs. Je pris bientôt le train et même le goût de mes nouvel-les occupations. Je m’attachai à la chimie ; j’en fis plusieurs coursavec M. de Francueil chez M. Rouelle ; et nous nous mîmes àbarbouiller du papier tant bien que mal sur cette science, dontnous possédions à peine les éléments. En 1747 nous allâmes pas-ser l’automne en Touraine, au château de Chenonceaux, maisonroyale sur le Cher, bâtie par Henri second pour Diane de Poitiers,dont on y voit encore les chiffres, et maintenant possédée parM. Dupin, fermier-général. On s’amusa beaucoup dans ce beaulieu; on y faisoit très bonne chère : j’y devins gras comme unmoine. On y fit beaucoup de musique. J’y composai plusieurs trioà chanter, pleins d’une assez forte harmonie, et dont je reparle-rai peut-être dans mon supplément, si jamais j’en fais un. On yjoua la comédie. J’en fis, en quinze jours, une en trois actes, in-titulée l’Engagement téméraire , qu'on trouvera parmi mes pa-piers , et qui n’a d’autre mérite que beaucoup de gaieté. J’y com-posai d’autres petits ouvrages, entre autres une pièce en versintitulée l’Allée de Sylvie , nom d’une allée du parc qui bordoitle Cher (*) ; et tout cela se fit sans discontinuer mon travail surla chimie et celui que je faisois auprès de madame Dupin.

Tandis que j’engraissois à Chenonceaux, ma pauvre Thérèseengraissoit à Paris d’une autre manière; et quand j’y revins, jetrouvai l’ouvrage que j’avois mis sur le métier plus avancé que jene l’avois cru. Cela m’eût jeté, vu ma situation, dans un embar-

(*) Il y aune vingtaine d’années qu’un nouveau propriétaire a fait abattre cette alléeqîue le nom de Rousseau avoit rendue célèbre, et qui contribuoit même à attirer àtlienonceaux les étrangers. Quel puissant motif a donc pu le porter à détruire ceque tant d’autres auroimt voulu religieusement conserver?