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Tome premier.
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LES CONFESSIONS.

nés gens contoient leurs aventures galantes avec autant de li-cence que de grâce : et les contes de filles manquoient d’autantmoins que le magasin étoit à la porte ; car l’allée par où l’on al-loit chez madame La Selle étoit la même où donnoit la boutiquede la Duchapt, célèbre marchande de modes, qui avoit alors detrès jolies fl'les avec lesquelles nos messieurs alloient causer avantou après dîner. Je m’y serois amusé comme les autres si j’eusse étéplus hardi. Il ne falloit qu’entrer comme eux ; je n’osai jamais.Quant à madame La Selle, je continuai d’y aller manger assezsouvent après le départ d’Àltuna. J'y apprenois des foules d’anec-dotes très amusantes, et j’y pris aussi peu à peu, non, grâces auciel, jamais les mœurs, mais les maximes que j’y vis établies.D'honnêtes personnes mises à mal, des maris trompés, des fem-mes séduites, des accouchements clandestins, étoient là les tex-tes les plus ordinaires; et celui qui peuploit le mieux les Enfants-Trouvés étoit toujours le plus applaudi. Cela me gagna ; je formaima façon de penser sur celle que je voyois en règne chez des genstrès aimables, et dans le fond très honnêtes gens; et je me dis:Puisque c’est l’usage du pays, quand on y vit on peut le suivre.Voilà l’expédient que je cherchois. Je m’y déterminai gaillarde-ment sans le moindre scrupule ; et le seul que j’eus à vaincre futcelui de Thérèse, à qui j'eus toutes les peines du monde de faireadopter cet unique moyen de sauver son honneur. Sa mère, quide plus craignoit un nouvel embarras de marmaille, étant venueà mon secours, elle se laissa vaincre. On choisit une sage-femmeprudente et sûre, appelée mademoiselle Gouin, qui demeurait àla pointe Saint-Eustache, pour lui confier ce dépôt; et quand letemps fut venu, Thérèse fut menée par sa mère chez la Gouinpour y faire ses couches. J’allai l’y voir plusieurs fois, et je luiportai un chiffre que j'avois fait à double sur deux cartes, dontune fut mise dans les langes de l’enfant ; et il fut déposé par lasage-femme au bureau des Enfants-Trouvés, dans la forme ordi-naire. L’année suivante, même inconvénient et même expédient,au chiffre près qui fut négligé. Pas plus de réflexion de ma part,pas plus d’approbation de celle de la mère : elle obéit en gémis-sant. On verra successivement toutes les vicissitudes que cette fa-tale conduite a produites dans ma façon de penser, ainsi que dansma destinée. Quant à présent tenons-nous à cette première épo-que. Ses suites, aussi cruelles qu’imprévues, ne me forceront quetrop d’v revenir.