Band 
Tome premier.
Seite
332
JPEG-Download
 

332 LES CONFESSIONS,

déclaration très nette que si elle vouloit me chasser pour jamaisde chez elle, elle n’avoit qu’à me faire une seconde fois pareilleproposition. Il faut rendre justice à madame d’Épinay : loin quece procédé parût lui déplaire, elle en parla à Francueil avecéloge, et ne m’en reçut pas moins bien. C’est ainsi que, dans desrelations orageuses entre trois personnes que j’avois à ménager,dont je dépendois en quelque sorte et pour qui j’avois de l’atta-chement , je conservai jusqu’à la fin leur amitié, leur estime, leurconfiance, en me conduisant avec douceur et complaisance, maistoujours avec droiture et fermeté. Malgré ma bêtise et ma gauche-rie, madame d’Épinay voulut me mettre des amusements de laChevrette, château près de Saiut-Denis, appartenant à M. deBellegarde. Il y avoit un théâtre où l’on jouoit souvent des piè-ces. On me chargea d’un rôle, que j’étudiai six mois sans relâche,et qu’il fallut me souffler d’un bout à l’autre à la représentation.Après cette épreuve on ne me proposa plus de rôle.

En faisant la connoissance de madame d’Épinay, je fis aussicelle de sa belle-sœur mademoiselle de Bellegarde, qui devintbientôt comtesse de Houdetot. La première fois que je la vis, elleétoit à la veille de son mariage : elle me causa long-temps (a) aveccette familiarité charmante qui lui est naturelle. Je la trouvai trèsaimable; mais j’étois bien éloigné de prévoir que cette jeune per-sonne feroit un jour le destin de ma vie, et m’entraineroit, quoi-que bien innocemment, dans l'abîme où je suis aujourd’hui.

Quoique je n’aie pas parlé de Diderot depuis mon retour deVenise, non plus que de mon ami M. Roguin, je n’avois pourtantnégligé ni l’un ni l’autre, et je m’étois surtout lié de jour en jourplus intimement avec le premier. Il avoit une Nanette ainsi quej’avois une Thérèse : c’étoit entre nous une conformité de plus.Mais la différence étoit que ma Thérèse, aussi bien de figure (b)que sa Nanette, avoit une humeur douce et un caractère aimable,fait pour attacher un honnête homme ; au lieu que la sienne,pie-grièche et harengère, ne montroit rien aux yeux des autresqui pût racheter la mauvaise éducation. Il l’épousa toutefois.

(a) VaB. Elle me fit »oir l'appartement qu'on lui preparoit, et me causa long-temps..., — Cette eïpress : on me causa, pour causa avec moi, dont on ne trouveailleurs aucun exempte, et qui est au moins très remarquable, nous avoit fait d abordsupposer quelque altération dans le texte ; mais toutes les éditions s'accordent en ceciavec le manuscrit qu'a suivi l'éditeur de 1801.

( b ) Var, aitssibien tout au moins de figure....