334 LES CONFESSIONS,
qu’il m’avoit donnés, comme à tous les auteurs qui dévoient con-courir àcette entreprise. Mais je fus le seul qui fus prêt au termeprescrit. Je lui remis mon manuscrit, quej’avois fait mettre au netpar un laquais de M. de Francueil, appelé Dupont, qui écrivoittrès bien, et à qui je payai dix écus, tirés de ma poche, qui nem’ont jamaisétéremboursés. Diderot m’avoit promis, de la partdes libraires, une rétribution, dont il ne m’a jamais reparlé, nimoi à lui.
Cette entreprise de Y Encyclopédie fut interrompue par sa dé-tention. Les Pensées philosophiques lui avoient attiré quelqueschagrins qui n’eurent point de suite. Il n’en fut pas de même de laLettre sur les Aveugles, qui n’avoit rien de répréhensible quequelques traits personnels, dont madame Dupré de Saint-MauretM. de Réaumur furent choqués, et pour lesquels il fut mis audonjon de Vincennes. Rien ne peindra jamais les angoisses queme fît sentir le malheur de mon ami. Ma funeste imagination,qui porte toujours le mal au pis, s’effaroucha. Je le crus là pourle reste de sa vie. La tête faillit à m’en tourner. J’écrivis à ma-dame de Pompadour pour la conjurer de le faire relâcher, ou d’ob-tenir qu’on m’enfermât avec lui. Je n’eus aucune réponse à malettre : elle étoit trop peu raisonnnable pour être efficace ; et jene me flatte pas qu’elle ait contribué aux adoucissements qu’onmit quelque temps après à la captivité du pauvre Diderot. Maissi elle eût duré quelque temps encore avec la même rigueur, jecrois que je serois mort de désespoir au pied de ce malheureuxdonjon. Au reste, si ma lettre a produit peu d’effet, je ne m’ensuis pas non plus beaucoup fait valoir ; car je n’en parlai qu’à trèspeu de gens, et jamais à Diderot lui-même.
LIVRE VIII.
1749.
J’ai dû faire une pause à la fin du précédent livre. Avec celui-ci commence, dans sa première origine, la longue chaîne de mesmalheurs.
Ayant vécu dans deux des plus brillantes maisons de Paris, jen’avois pas laissé, malgré mon peu d’entregent, d’y faire quel-ques connoissances. J’avois fait entre autres, chez madame Du-pin, celle du jeune prince héréditairede Saxe-Gotha, et du baron