PARTIE II, LIVRE VIII. ( 1749 .) 335
de Tbun, son gouverneur. J’avois fait, chezM. de La Poplinière,celle de M. Seguy, ami du baron de Thun, et connu dans lemonde littéraire par sa belle édition de Rousseau. Le baron nousinvita, M. Seguy et moi, d’aller passer un jour ou deux à Fonte-nay sous-Bois, où le prince avoit une maison. Nous y fûmes. Enpassant devant Yincennes, je sentis, à la vue du donjon, un dé-chirement de cœur dont le baron remarqua l’effet sur mon vi-sage. A souper, le prince parla de la détention de Diderot. Le ba-ron, pour me faire parler, accusa le prisonnier d’imprudence :j’en mis dans la manière impétueuse dont je le défendis. L’onpardonna cet excès de zèle à celui qu’inspire un ami malheureux,et l’on parla d’autre chose. 11 y avoit là deux Allemands attachésau prince : l’un appelé M. Klupffel, homme de beaucoup d’es-prit, étoit son chapelain, et devint ensuite son gouverneur, aprèsavoir supplanté le baron ; l’autre étoit un jeune homme appeléM. Grimm, qui lui servoit de lecteur en attendant qu’il trouvâtquelque place, et dont l’équipage très mince annonçoit le pressantbesoin de la trouver. Dès ce même soir, Klupffel et moi commen-çâmes une liaison qui devint bientôt amitié. Celle avec le sieurGrimm n’alla pas tout-à-fait si vite ; il ne se mettoit guère enavant, bien éloigné de ce ton avantageux que la prospérité luidonna dans la suite. Le lendemain à diner on parla de musique :il en parla bien. Je fus transporté d’aise en apprenant qu’il ac-compagnoit du clavecin. Après le dîner on fit apporter de la mu-sique. Nous musiquâmes tout le jour au clavecin du prince. Etainsi commença cette amitié qui d’abord me fut si douce, enfin sifuneste, et dont j’aurai tant à parler désormais.
En revenant à Paris, j’y appris l’agréable nouvelle que Diderotétoit sorti du donjon, et qu’on lui avoit donné le château et le parcde Yincennes pour prison, sur sa parole, avec permission de voirses amis. Qu’il me fut dur de n’y pouvoir courir à l’instant même !mais retenu deux ou trois jours chez madame Dupin par des soinsindispensables, après trois ou quatre siècles d’impatience , je vo-lai dans les bras de mon ami. Moment inexprimable ! Il n’étoitpas seul; d’Alembert et le trésorier de la Sainte-Chapelle étoientavec lui. En entrant je ne vis que lui ; je ne fis qu’un saut, uncri ; je collai mon visage sur le sien, je le serrai étroitement sanslui parler autrement que par mes pleurs et mes sanglots; j’étouf-fois de tendresse et de joie. Son premier mouvement, sorti de mesbras, fut de se tourner vers l’ecclésiastique, et de lui dire : Yous