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Tome premier.
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336 LES CONFESSIONS,

voyez, monsieur, comment m’aiment mes amis. Tout entier à monémotion, je ne réfléchis pas alors à cette manière d’en tirer avan-tage ; mais en y pensant quelquefois depuis ce temps-là, j’ai tou-jours jugé qu’à la place de Diderot ce n’eût pas été là la premièreidée qui me seroit venue.

Je le trouvai très affecté de sa prison. Le donjon lui avoit faitune impression terrible; et quoiqu’il fut agréablement au châteauet maître de ses promenades dans un parc qui n’est pas même fer-mé de murs, il avoit besoin de la société de ses amis pour ne passe livrer à son humeur noire. Comme j’étois assurément celui quicompatissoit le plus à sa peine, je crus être aussi celui dont la vuelui seroit la plus consolante ; et tous les deux jours au plus tard,malgré des occupations très exigeantes, j’allois, soit seul, soit avecsa femme, passer avec lui les après-midi.

Cette année 1749 , l’été fut d’une chaleur excessive. On comptedeux lieues de Paris à Yincennes. Peu en état de payer des fiacres,à deux heures après midi j’allois à pied quand j’étois seul, et j’al-lois vite pour arriver plus tôt. Les arbres de la route, toujours éla-gués, à la mode du pays, ne dohnoient presque aucune ombre ;et souvent, rendu de chaleur et de fatigue, je m’étendois parterre, n’en pouvant plus. Je m’avisai, pour modérer mon pas,de prendre quelque livre. Je pris un jour le Mercure de France,et tout en marchant et le parcourant, je tombai sur cette questionproposée par l’Académie de Dijon pour le prix de l’année suivante:Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ouà épurer les mœurs.

A l’instant de cette lecture je vis un autre univers et je devinsun autre homme. Quoique j’aie un souvenir vif de l’impressionque j’en reçus, les détails m’en sont échappés depuis que je les aidéposés dans une de mes quatre lettres à M. de Malesherbes. C’estune des singularités de ma mémoire qui mérite d’être dite. Quandelle me sert, ce n’est qu’autant que je me suis reposé sur elle :sitôt que j’en confie le dépôt au papier, elle m’abandonne ; et dèsqu’une fois j’ai écrit une chose, je ne m’en souviens plus du tout.Cette singularité me suit jusque dans la musique. Avant de l’ap-prendre je savois par cœur des multitudes de chansons : sitôt quej’ai su chanter des airs notés, je n’en ai pu retenir aucun; et jedoute que de ceux que j’ai le plus aimés j’en pusse aujourd’huiredire un seul tout entier.

Ce que je me rappelle bien distinctement dans cette occasion,