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Tome premier.
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PARTIE II, LIVRE VIII. ( 1749 .) 337

c’est qu’arrivant à Vincennes, j’étois dans une agitation qui te-noit du délire. Diderot l’aperçut : je lui en dis la cause, et je luilus la prosopopée de Fabricius, écrite en crayon sous un chêne.Il m’exhorta de donner l’essor à mes idées, et de concourir auprix. Je le fis, et dès cet instant je fus perdu. Tout le reste dema vie et de mes malheurs fut l’effet inévitable de cet instant d’é-garement (*).

(*) Dans sa lettre à Maleslierbes, Rousseau ajoute à ce récit des circonstances bienplus frappantes encore. Elles donnent Vidée d’une inspiration et d'un accès d'enthou-siasme dont on peut dire qu’il n’y a point d’exemple dans les fastes de la littérature.«Je sentis ma tête prise par un étourdissement semblable à l'ivresse. Une violente« palpitation... Ne pouvant plus respirer en marchant, je me laisse tomber sous un« arbre de l’avenue, et j’y passe une demi-heure dans une telle agitation, qu’en me« relevant j'aperçus tout le devant de ma veste mouillé de larmes, sans avoir senti que« j’en répandois. » (Deuxième lettre.)

A cette extase si éloquemment décrite, Marmontel ( Mémoires , livre VIII) opposece qu’il appelle le fait dans sa simplicité, tel qu’il déclare que le lui a raconté Diderotlui-mème : « Un jour (c’est Diderot qui paileï, nous promenant ensemble, il me dit« que l'Académie de Dijon venoit de proposer une question intéressante, et qu’il se«r proposoit de la traiter. Cette question étoit.... Quel parti prendrez-vous? lui de-« demandai-je. — Celui de l'affirmative. — C’est le pont aux ânes. Tous les talents« médiocres prendront ce chemîn-Ià... le parti contraire présente à la philosophie et« à l’éloquence un champ nouveau, riche et fécond. — Vous avez raison, me dit-il« après y avoir réfléchi un moment, et je suivrai votre conseil. »

Si l’anecdote étoit vraie, il faut le dire, les conséquences en seroient terribles pourla mémoire de Rousseau et puur ses ouvrages, puisqu’elles ne tendroien t à l ien moinsqu adéscnchauter complètement ses lecteurs sur les principes de sa philosophie, surson caractère même, et sur tout ce qui le distingue si éminemment de ses contempo-rains. Quoi donc î dès ce moment il se seroit couvert d’un masque et l’auroit gardé toutesa vie!.... Supposition trop affreuse à admettre pour ne pas mériter que nous met-tions quel jue soin à en discuter la vraisemblance.

D’abord, après avoir entendu Diderot partant par l’organe de Marmoutel, enten-dons Diderot lui-mème. Sa Vie de Sénèque contient du 61 e au 6S P paragraphe unelongue et virulente diatribe contre son ancien ami, où les mots de scélérat, perfide,calomniateur , hypocrite et autres semblables ne sont pas épargnés, sans rénoncia-tion, à vrai dire, d'aucun fait positif qui en justifie l’emploi, mais qui font bien con-noitre au moins la disposition de Diderot en les écrivant. Si, animé de sentimentsaussi hostiles, il eût eu un fait semblable à articuler, avec quel empressement n'eût-ilpas saisi celle occasion de nous en iustruire, en appuyant encore et chargeant mêmesur ses conséquences: Eh bien! il ne dit sur cela que quelques mots, et les voici lit-téralement : « Lorsque le programme de l’Académie de Dijon parut, il vint me con-■ sulter sur le parti qu'il prendroit. Le parti que vous prendrez, lui dis-je, c’est celui« que personne ne prendra. — Vous avez raisou. » répliqua-t-il ($. 66). Quelle diffé-rence de cette version à celle de Marrnontel, et quelles idées contraires ne fait-ellepas naître! En les développant ici, nous paroîtrions nous défier de l'intelligence etde la bonne foi du lecteur, et nous ne lui ferons pas cette injure. Qui ne voit ici queRousseau a pu en effet venir consulter son am«, mais comme trop souvent on con-sulte en pareil cas, c’est-à-dire avec un parti bien pris d’avance? et la réponse deDiderot prouve que lui-même ne s’y est pas mépris. La connoissance parfaite qu’ilavoit du tour d’esprit et du caractère de Rousseau lui a fait voir sur-le-champ ce quedepuis M. Ginguené a parfaitement développé et prouvé ; c’est qu’en effet la néga-tive soutenue par Rousseau tient à tonte sa vie précédente (Réflexions sur les Con -1 . 15