PARTIE II, LIVRE VIII. (1749.) 341
que simples, étoient égayés par les fines et folles polissonneriesde Klupffell, et par les plaisants germanismes de Grimm, quin’étoit pas encore devenu puriste. La sensualité ne présidoit pasà nos petites orgies; mais la joie y suppléoit, et nous nous trou-vions si bien ensemble, que nous ne pouvions plus nous quitter.Klupffell avoit mis dans ses meubles une petite fille, qui ne laissoit pas (a) d’être à tout le monde, parcequ’il ne pouvoit l’entre-tenir à lui seul. Un soir, en entrant au café, nous le trouvâmesqui en sortoit pour aller souper avec elle Nous le raillâmes : ils’en vengea galamment en nous mettant du même souper, et puisnous raillant à son tour. Cette pauvre créature me parut d’unassez bon naturel, très douce, et peu faite à son métier, auquelune sorcière qu’elle avoit avec elle la styloit de son mieux. Lespropos et le vin nous égayèrent au point que nous nous oubliâmes.Le bon Klupffell ne voulut pas faire ses honneurs à demi, et nouspassâmes tous trois successivement dans la chambre voisine avecla pauvre petite, qui ne savoit si elle devoit rire ou pleurer.Grimm a toujours affirmé qu’il ne l’avoit pas touchée : c’étoitdonc pour s’amuser à nous impatienter qu’il resta si long-tempsavec elle; et s'il s’en abstint, il est peu probable que ce fût parscrupule, puisque, avant d’entrer chez le comte de Frièse, il lo-geoit chez des filles au même quartier Saint-Roch.
Je sortis de la rue des Moineaux, où logeoit cette fille, aussihonteux que Saint-Preux sortit de la maison où on l’avoit enivré,et je me rappelai bien mon histoire en écrivant la sienne. Thérèses’aperçut à quelque signe, et surtout à mon air confus, que j’a-vois quelque reproche à me faire ; j'en allégeai le poids par mafranche et prompte confession. Je fis bien; car, dès le lendemain,Grimm vint en triomphe lui raconter mon forfait en l’aggravant,et depuis lors il n’a jamais manqué de lui en rappeler malignementle souveni : en cela d’autant plus coupable que, l’ayant mis li-brement et volontairement dans ma confidence, j’avois droit d’at*tendre de lui qu’il ne m’en feroit pas repentir. Jamais je ne sentismieux qu’en cette occasion la bonté de cœur de ma Thérèse ; carelle fut plus choquée du procédé de Grimm qu’offensée de moninfidélité, et je n’essuyai de sa part que des reproches touchantset tendres, dans lesquels je n’aperçus jamais la moindre trace dedépit.
La simplicité d’esprit de cette excellente fille égaloit sa bonté
(a) Via. qui par convention ne laissoit pas...