PARTIE II, LIVRE VIII. (1750-1752.) 3-13
Si je me trompai dans mes résultats, rien n’est p ! us étonnantque la sécurité d’ame avec laquelle je m’y livrai. Si j’étois de ceshommes mal nés, sourds à la douce voix de la nature, au-dedansdesquels aucun vrai sentiment de justice et d’humanité ne germajamais, cet endurcissement seroit tout simple ; mais cette chaleurde cœur, cette sensibilité si vive, cette facilité à former des atta-chements, cette force avec laquelle ils me subjuguent, ces déchi-rements cruels quand il les faut rompre, cette bienveillance innéepour mes semblables, cet amour ardent du grand, du vrai, dubeau, duj uste; cette horreur du mal en tout genre, cette impossibi-lité de haïr, de nuire et même de le vouloir; cet attendrissement,cette vive et douce émotion que je sens à l’aspect de tout ce quiest vertueux, généreux, aimable: tout cela peut-ii jamais s’accorderdans la même ame avec la dépravation qui fait fouler aux piedssans scrupule le plus doux des devoirs? Non, je le sens, et le dishautement, cela n’est pas possible. Jamais un seul instant de sa vieJean-Jacques n’a pu être un homme sanssentiment,sansentrailles,un père dénaturé. J’ai pu me tromper, mais non m’endurcir. Si jedisois mes raisons, j’en diroistrop. Puisqu’elles ont pu me séduire,elles en séduiroient bien d’autres : je ne veux pas exposer les jeu-nes gens qui pouvroient me lire à se laisser abuser par la mêmeerreur. Je me contenterai de dire qu’elle fut telle, qu’en livrantmes enfants (a) à l’éducation publique, faute de pouvoir les éle-ver moi-même, en les destinant à devenir ouvriers et paysans,plutôt qu’aventuriers et coureurs de fortunes, je crus faire unacte de citoyen et de père ; et je me regardai comme un membrede la république de Platon. Plus d'une fois, depuis lors, les re-grets de mon cœur m’ont appris que je m’étois trompé ; mais, loinque ma raison m’ait donné le même avertissement, j’ai souvent
(a) Vàr. qu'elle fui telle que dès-lors je ne regardai plus mes liaisons avec
Thérèse que comme un engagement honnête et saint , quoique libre et volon-taire ; ma fidélité pour elle, tant qu’il durait, comme un devoir indispensable ;l'infraction que j’y avois faite une seule fois, comme un véritable adultère. Etquant à mes enfants, en les livrant à... — Il est bien claT qu’en recopiant son pre-mier manuscrit, Rousseau a senti que s’il laissoit subsister ce passage, son amourconçu depuis pour madame d’Houdetot paroîtroit doublement coupable aux yeuxdes lecteurs. One de réflexions ceci ne fdit-il pas naître! D’un autre côté, il est bienà présumer aussi qu’en prenant cette résolution noble et vertueuse r* lativement àThérèse, il n’aura pas manqué de l’en instruire elle-même, tant pour lui faire d’au-tant mieux oublier l’infraction qu’il s’étoit permise et qu’elle lui avoit généreuse-ment pardonnée, que pour sé lier davantage et s’affermir irrévocablemei.t dans le de-voir qu’il se prescrivoit. Cette conjecture, qui d’ailleurs est toute eu l’honneur deRousseau, et est par cela même d’autant plus vraisemblable, trouvera ci après sonapplication.