LES CONFESSIONS.
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madame de Chenonceaux ; je l’étois de celle de madame de Fran-cueil, qui d’ailleurs mourut long-temps avant que mon secret fûtébruité. Jamais il n’a pu l’être que par les gens mêmes à qui jel’avois confié, et ne l’a été en effet qu’après ma rupture avec eux.Par ce seul fait ils sont jugés: sans vouloir me disculper du blâmeque je mérite, j’aime mieux en être chargé que de celui que mé-rite leur méchanceté. Ma faute est grande, mais c’est une erreur :j’ai négligé mes devoirs, mais le désir de nuire n’est pas entrédans mon cœur, et les entrailles de père ne sauroient parler bienpuissamment pour des enfants qu’on n’a jamais vus : mais trahirla confiance de l'amitié, violer le plus saint de tous les pactes,publier les secrets versés dans notre sein, déshonorer à plaisirl’ami qu’on a trompé, et qui nous respecte encore en nous quit-tant, ce ne sont pas là des fautes, ce sont des bassesses d’ame etdes noirceurs (*).
J’ai promis ma confession, non ma justification ; ainsi je m’ar-rête ici sur ce point. C’est à moi d’être vrai, c’est au lecteur d’êtrejuste. Je ne lui demanderai jamais rien de plus.
Le mariage de M. de Chenonceaux me rendit la maison de samère encore plus agréable, par le mérite et l’esprit de la nouvellemariée, jeune personne très aimable, et qui parut me distinguerparmi les scribes de M. Dupin. Elle étoit fille unique de madamela vicomtesse de Rochechouart, grande amie du comte de Frièse,et par contre-coup de Grimm qui lui étoit attaché. Ce fut pourtant
nous ayant chargés de ses enfants, nous a effectivement donné* le dédommagementdont il se flattnit.
Au reste si Rousseau, coupable dans le droit, se trouve ainsi justifié par le fait, hâ-tons-nous d'observer encore qu'il n*a jamais pour lui-même fait valoir cette espècede j ustification. Même au comble de sa gloire, et lorsqu'il recevoit de tous côtés destribu's de reconnoissance et d'admiration, le remords agitoit son ame et inHuoit sursa conduite privée. Les lecteurs en verront la preuve ci-après au Livre Ail, et dansle passage de l'Émile rapporté en note à cette occasion.
(*) Dès le temps où Rousseau résidoit à Paris, l’envoi successif de ses cinq enfants àl'hôpital étoit, dans le quartier qu'il habitoit, un fait de notoriété publique. Voici ceque rapporte à ce sujet celui qui rendit compte, dans le Journal encyclopédique,de l'ouvrage de Giuguené sur l^s Confessions à l'époque de sa publication en 1791.« Le hasard m’avoitlogé rue deGrenell^-Saint-Honoré, vis-à-vis la maison oùM. Rous-« seau occnpoit un appartement au troisième. Un perruquier tenoit la boutique det cette maison, et il devint le mien. J'avois toujours redouté la conversation de ses* pareils, et au moment de Raccommodage je manquois rarement de me munir d'un« livre. Mais ce fut ma précaution même qui me trahit. J'avois un jour à la main un« des volumes de M. Rousseau, et voilà mon homme qui part de là pour me dire qu’il« en est fort connu et qu’il e.'-t l’ami de sa gouvernante, qu’il plaint fort, attendu que« les enfants que lui fuit son maître sont barbarenient envoyés aux Enfants-Trouvés.« Je n’en crus rien, etc^» Extrait des Journaux. Août 1791, p. 193.