354 LES CONFESSIONS,
m’attaqua, honnêtement toutefois, et je répondis de même. Ilrépliqua sur un ton plus décidé. Cela donna lieu à ma dernièreréponse, après laquelle il ne dit plus rien (*) ; mais il devint monplus ardent ennemi, saisit le temps de mes malheurs pour fairecontre moi d’affreux libelles, et fit un voyage à Londres exprèspour m’y nuire.
Toute cette polémique m’occupoit beaucoup, avec beaucoupde perte de temps pour ma copie, peu de progrès pour la vérité,et peu de profit pour ma bourse. Pissot, alors mon libraire, medonnoit toujours très peu de chose de mes brochures, souventrien du tout ; et, par exemple, je n’eus pas un liard de mon pre-mier Discours ; Diderot le lui donna gratuitement. Il falloit at-tendre long-temps, et tirer sou à sou le peu qu’il me donnoit.Cependant la copie n’alloit point. Je faisois deux métiers , c’étoitle moyen de faire mal l'un et l’autre.
Ils se contrarioient encore d'une autre façon, par les diversesmanières de vivre auxquelles ils m’assujettissoient. Le suecès demes premiers écrits m'avoit mis à la mode. L’état que j’avoispris excitoit la curiosité : l’on vouloit connoître cet homme bi-zarre , qui ne recherchoit personne, et ne se soueioit de rien quede vivre libre et heureux à sa manière : c’en étoit assez pour qu’ilne le pût point. Ma chambre ne désemplissoit pas de gens qui,sous divers prétextes, venoient s’emparer de mon temps. Lesfemmes employoient mille ruses pour m’avoir à diner. Plus jebrusquois les gens, plus ils s’obstinoient. Je ne pouvois refusertout le monde. Eu me faisant mille ennemis par mes refus, j’é-tois incessamment subjugué par ma complaisance ; et, de quel-que façon que je m’y prisse, je n’avois pas par jour une heurede temps à moi.
Je sentis alors qu’il n’est pas toujours aussi aisé qu’on se l’i-magine d’être pauvre et indépendant. Je voulois vivre de monmétier; le public ne le vouloit pas. On imaginoit mille petitsmoyens de me dédommager du temps qu’on me faisoit perdre (a).Bientôt il auroit fallu me montrer comme Polichinelle à tant par
(*) Rousseau confond ici les faits, trompé sans doute par sa mémoire. Il n a fait àBor.lt s qu’un- seide réponse, applicable à son premier Discours sur les avantagesdes sciences, et n’a point répondit au second du même auteur sur ie même sujet. Ilen faut conclure que lesil-nee gardé par Rousseau en cette occasion, interprété dé-favorable '.eut par s n adversaire, dut êlre la principale cause de l'inimitié que cedernier conçut contre lui.
(a) Vau. me faisoit perdre. Les cadeauxde toute espece venoient me cher-
cher. Bientôt....