PARTIE II, LIVRE VIII. (1750 1752 .) 361
qui, dis-je, étoit réduit à dévorer des yeux le repas qu’il nousfaisoit servir, sans pouvoir presque humer quelques gouttes d’unthé bien léger, qu’il falloit rejeter un moment après. Mais avantces temps de dou'eurs , combien j’en ai passé chez lui d’agréablesavec les amis d’élite qu’il s’étoit faits ! A leur tête je mets l’abbéPrévost, homme très aimable et très simple, doDt le cœur vivifioitses écrits, dignes de l’immortalité, et qui n’avoit rien dans l'hu-meur ni dans la société du sombre coloris qu’il donnoit à ses ou-vrages; le médecin Procope, petit Esope à bonnes fortunes; Bou-langer, le célèbre auteur posthume du Despotisme oriental , etqui, je crois, étendoit les systèmes de Mussard sur la durée dumonde : en femmes, 'madame Denis, nièce de Voltaire, qui, n’é-tant alors qu’une bonne femme , ne faisoit pas encore du bel es-prit; madame Vanloo, non pas belle assurément, mais charmante,qui chantoit comme un ange; madame de Valmaiette elle-même,qui chantoit aussi, et qui, quoique fort maigre, eût été fort ai-mable si elle en eût moins eu la prétention. Telle étoit à peu prèsla société de M. Mussard , qui m’auroit assez plu si son tête-à-têteavec sa conchyliomanie ne m’avoit plu davantage; et je puis direque pendant plus de six mois j’ai travaillé à son cabinet avecautant déplaisir que lui-même.
Il y avoit long temps qu’il prétendoit que pour mon état, leseaux de Passy me seroient salutaires, et qu’il m’exhortoit à lesvenir prendre chez lui. Pour me tirer un peu de l’urbaine cohue,je me rendis à la fin, et je fus passer à Passy huit à dix jours,qui me firent plus de bitn, parceque j’étois à la campagne, queparceque j’y prenois les eaux. Mussard jouoit du violoncelle, etaimoit passionément la musique italienne. Un soir nous en par-lâmes beaucoup avant que de nous coucher, et surtout des opérébvffc que nous avions vus l'un et l’autre en Italie, et dont nousétions tous deux transportés. La nuit, ne dormant pas, j’allai rê-ver comment on pourrait faire pour donner en France l’idée d’undrame de ce genre; car les Amours de Ragonde (*) n’y ressem-bloient point du tout. Le matin, en me promenant et prenant leseaux, je fis quelques manières de vers très à la hâte, et j’y adap-
(') C'est le litre d'nne comédie eu musique, paroles de Néricault Destouclies, mu-sique de Mouret. représentée à l'Opéra en \ 7 \ 2 . et reprise pour la troisième fois en1752. On voit dans quelques hrochu es de ce temps-sà que les défenseurs de la mu-sique française ciioieot celle de cette pièue en preuve du talent des musiciens fran-cois pour rendre des effets attribués exclusivement par leurs adversaires à la m isi*que italienne.
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