Band 
Tome premier.
Seite
395
JPEG-Download
 

PARTIE II, LIVRE IX. (1756.) 395

me permettoit pas de sortir, et que je m’ennuyois de ma copie.Cet arrangement me convenoit si bien, que j’en tirai parti tantà l’Ermitage qu’à Montmorency, et même ensuite à Motiers,où j’achevai ce travail tout en en faisant d’autres, et trouvanttoujours qu’un changement d’ouvrage est un véritable délasse-ment.

Je suivis assez exactement, pendant quelque temps, la distri-bution que je m’étois prescrite, et je m’en trouvois très bien ; maisquand la belle saison ramena plus fréquemment madame d’Épinayà Épinay ou à la Chevrette, je trouvai que des soins, qui d’abordne me coûtoient pas, mais que je n’avois pas mis en ligne decompte, dérangeoient beaucoup mes autres projets. J’ai déjà ditque madame d’Épinay avoit des qualités très aimables : elle aimoitbien ses amis, elle les servoit avec beaucoup de zèle ; et n’épar-gnant pour eux ni son temps ni ses soins, elle méritoit assurémentbien qu’en retour ils eussent des attentions pour elle. Jusqu’a-lors j’avois rempli ce devoir sans songer que c’en étoit un; maisenfin je compris que je m’étois chargé d’une chaîne, dont l’amitiéseule m’empêchoit de sentir le poids : j’avois aggravé ce poidspar ma répugnance pour les sociétés nombreuses. Madame d’É-pinay s’en prévalut pour me faire une proposition qui paroissoitm’arranger, et qui l’arrangeoit davantage : c’étoit de me faireavertir toutes les fois qu’elle seroit seule, ou à peu près. J’y con-sentis, sans voir à quoi je m’engageois. Il s’ensuivit de là que jene lui faisois plus de visite à mon heure, mais à la sienne, et queje n’étois jamais sûr de pouvoir disposer de moi-même un seuljour. Cette gêne altéra beaucoup le plaisir que j’avois pris jus-qu’alors à l’aller voir. Je trouvai que cette liberté qu’elle m’avoittant promise ne m’étoit donnée qu’à condition de ne m’en préva-loir jamais; et pour une fois ou deux que j’en voulus essayer, ily eut tant de messages, tant de billets, tant d’alarmes sur ma santé,que je vis bien qu’il n’y avoit que l’excuse d’être à plat de lit quipût me dispenser de courir à son premier mot. Il falloit me sou-mettre à ce joug ; je le fis, et même assez volontiers pour un aussigrand ennemi de la dépendance, l’attachement sincère que j’avoispour elle m’empêchant en grande partie de sentir le lien qui s’yjoignoit. Elle remplissoit ainsi, tant bien que mal, les vides quel’absence de sa cour ordinaire laissoit dans ses amusements.C’étoit pour elle un supplément bien mince, mais qui valoit encoremieux qu’une solitude absolue, qu’elle ne pouvoit supporter. Elle