PARTIE II, LIVRE IX. (1756.) 411
déjà grisonnants, et voilà le grave citoyen de Genève, voilà l’aus-tère Jean-Jacques, à près de quarante-cinq ans, redevenu tout-à-coup le berger extravagant. L’ivresse dont je fus saisi, quoique siprompte et si folle, fut si durable et si forte, qu’il n’a pas moinsfallu, pour m’en guérir, que la crise imprévue et terrible desmalheurs où elle m’a précipité.
Cette ivresse, à quelque point qu’elle fût portée, n’alla pour-tant pas jusqu’à me faire oublier mon âge et ma situation, jus-qu’à me flatter de pouvoir inspirer de l’amour encore, jusqu’àtenter de communiquer enfin ce feu dévorant mais stérile, dontdepuis mon enfance je sentois en vain consumer mon cœur, Jene l’espérai point, je ne le desirai pas même. Je savois que letemps d’aimer étoit passé, je sentois trop le ridicule des galantssuranne's pour y tomber, et je n’étois pas homme à devenir avan-tageux et confiant sur mon déclin, après l’avoir été si peu durantmes belles années. D’ailleurs, ami de la paix, j’aurois craint lesorages domestiques ; et j’aimois trop sincèrementma Thérèse, pourl’exposer au chagrin de me voir porter à d’autres des sentimentsplus vifs que ceux qu’elle m’inspiroit.
Que fis-je en cette occasion? Déjà mon lecteur l’a deviné,pour peu qu’il m’ait suivi jusqu’ici. L’impossibilité d’atteindreaux êtres réels me jeta dans le pays des chimères; et ne voyantrien d’existant qui fût digne de mon délire, je le nourris dans unmonde idéal, que mon imagination créatrice eut bientôt peupléd’êtres selon mon cœur. Jamais cette ressource ne vint plus àpropos et ne se trouva si féconde. Dans mes continuelles extases,je m’enivrois à torrents des plus délicieux sentiments qui jamaissoient entrés dans un cœur d’homme. Oubliant tout-à-fait larace humaine, je me fis des sociétés de créatures parfaites, aussicélestes par leurs vertus que par leurs beautés, d’amis sûrs, ten-dres, fidèles, tels que je n’en trouvai jamais ici-bas. Je pris un telgoût à planer ainsi dans l’empyrée, au milieu des objets char-mants dontjem’étois entouré, que j’y passois les heures, les jourssans compter ; et perdant le souvenir de toute autre chose, àpeine avois-je mangé un morceau à la hâte, que je brûlois de m’é-chapper pour courir retrouver mes bosquets. Quand, prêt à partirpour le monde enchanté, je voyois arriver de malheureux mortelsqui venoient me retenir sur la terre, je ne pouvois modérer ni ca-cher mon dépit; et n’étant plus maître de moi, je leur faisois unaccueil si brusque, qu’il pouvoit porter le nom de brutal. Cela ne fit