LES CONFESSIONS.
428
nous ne sortîmes jamais. Ah ! si j’avois tardé si long-temps à sen-tir le véritable amour, qu’a'ors mon cœur et mes sens lui payèrentbien l’arrérage! et quels sont donc les transports qu’on doitéprouver auprès d’un objet aimé qui nous aime, si même un amournon partagé peut en inspirer de pareils !
Mais j'ai tort de dire un amour non partagé ; le mien l’étoit enquelque sorte; il étoit égal des deux côtés, quoiqu’il ne fût pasréciproque. Nous étions ivres d’amour l’un et l’autre ; elle pourson amant, moi pour el'e ; nos soupirs, nos délicieuses larmes seconfondoient. Tendres confidents l’un de l’autre, nos sentimentsavoient tant de rapport, qu’il étoit impossible qu’ils ne se mêlas-sent pas en quelque chose; et toutefois, au milieu de cette dange-reuse ivresse, jamais elle ne s’est oubliée un moment; et moi jeproteste, je jure que si, quelquefois égaré par mes sens, j’ai tentéde la rendre infidèle, jamais je ne l’ai véritablement désiré. Lavéhémence de ma passion la contenoit par elle-même. Le devoirdes privations avoit exalté mon ame. L’éclat de toutes les vertusornoit à mes yeux l’idole de mon cœur ; en souiller la divineimage eût été l’anéantir. J’aurois pu commettre le crime; il acent fois été commis dans mon cœur : mais avilir ma Sophie ! ah !cela se pouvoit-il jamais? Non, non, je le lui ai cent fois dit àelle-même ; eussé-je été le maître de me satisfaire, sa propre vo-lonté l’eût-elle mise à ma discrétion, hors quelques courts mo-ments de délire, j’aurois refusé d’être heureux à ce prix. Je l’ai-mois trop pour vouloir la posséder.
Il y après d’une lieue de l’Ermitage à Eau bonne; dans mesfréquents voyages, il m’est arrivé quelquefois d’y coucher: unsoir, après avoir soupé tête à tête, nous allâmes nous promenerau jardin, par un très beau clair de lune. Au fond de ce jardinétoit un assez grand taillis, par où nous fûmes chercher un joli bos-quet, orné d'une cascade dont je lui avois donné l’idée, et qu’elleavoit fait exécuter (*). Souvenir immortel d’innocence et de jouis-sance ! Ce fut dans ce bosquet qu’assis avec elle sur un banc degazon, sous un acacia tout chargé de fleurs, je trouvai, pour ren-
(*) Le château que madame d'Houdetot possédoit à Sanois a été démoli j ma s lamaison qu'elle occupoit à Eaubonne existe, et n'a pas changé de Forme. Le bosquet,la cascade, même l’acacia dont Rousseau va parler, se voient encore dans le jardin,soigneusement conservés par madame G., propriétaire actuelle.
Saint-Lambert possédoit aussi à Eaubonne une jolie maison, acquise depuis par lecomte Regnaud de Saint-Jean-d’Angely, conservée et embellie encore par les soinsdu propriétaire qui lui a succédé. (Gohier, ancien membre du directoire.)