PARTIE II, LIVRE IX. (1757.) 441
Cette tentative n’ayant pas réussi, ils tâchèrent d’obtenir, parle scrupule, l’effet que la complaisance n’avoit pas produit, et mefirent un crime de garder là cette vieille femme, loin des secoursdont elle pouvoit avoir besoin à son âge; sans songer qu’elle etbeaucoup d’autres vieilles gens, dont l’excellent air du pays pro-longe la vie, pouvoient tirer ces secours de Montmorency, quej’avois à ma porte ; et comme s’il n’y avoit des vieillards qu’à Paris,et que partout ailleurs ils fussent hors d’état de vivre. MadameLe Vasseur, qui mangeoit beaucoup et avec une extrême vora-cité, étoit sujette à des débordements de bile et à de fortes diar-rhées, qui lui duraient quelques jours, et lui servoient de remède.A Paris elle n’y faisoit jamais rien, et laissoit agir la nature. Elleen usoit de même à l’Ermitage, sachant bien qu’il n’y avoit riende mieux à faire. N’importe : parcequ'il n’y avoit pas des méde-cins et des apothicaires à la campagne, c’étoit vouloir sa mort quede l’y laisser, quoiqu’elle s’y portât très bien. Diderot aurait dûdéterminer à quel âge il n’est plus permis, sous peine d’homicide,de laisser vivre les vieilles gens hors de Paris.
C’étoit là une des deux accusations atroces sur lesquellesil ne m’exceptoit pas de sa sentence, qu’il n’y avoit que le mé-chant qui fût seul ; et c’étoit ce que signifiant son exclamation pa-thétique et l’e< ccetera qu’il y avoit bénignement ajouté : Unefemme de quatre-vingts ans! etc.
Je crus ne pouvoir mieux répondre à ce reproche qu’en m’enrapportant à madame Le Vasseur elle-même. Je la priai d’écrirenaturellement son sentiment à madame d’Épinav. Pour la mettreplus à son aise, je ne voulus point voir sa lettre, et je lui montraicelle que je vais transcrire, et que j’écrivois à madame d’Épinay,au sujet d’une réponse que j’avois voulu faire à une autre lettrede Diderot encore plus dure, et qu’elle m’avoit empêché d’en-voyer.
i Le jeudi.
« Madame Le Vasseur doit vous écrire, ma bonne amie ; je l’ai« priée de vous dire sincèrement ce qu’elle pense. Pour la mettre<i bien à son aise, je lui ai dit que je ne voulois point voir sa letire,« et je vous prie de ne me rien dire de ce qu’elle contient.
« Je n’enverrai pas ma lettre, puisque vous vous y opposez;« mais me sentant très grièvement offensé, il y aurait, à conve-« nir que j’ai tort, une bassesse et une fausseté que je ne saurais« mepermettre. L’Évangile ordonne bien à celui qui reçoit un souf-