PARTIE I. LIVRE IX. (1757) 4 43
« un nom de plaisanterie donné par Grimm au fils de madame« d’Épinay), le Lettré a dû vous écrire qu’il y avoitsur lerem-« part vingt pauvres qui mouraient de faim et de froid, et qui« attendoient leliard que vous leur donniez. C’est un échantillon
« de notre petit babil. et si vous entendiez le reste, il vous
« amuseroit comme cela. »
Voici ma réponse à ce terrible argument, dont Diderot parois-soit si fier.
« Je crois avoir répondu au Lettré , c’est-à-dire au filsd’un fer-mier-général, que je ne plaignois pas les pauvres qu’il avoit aper-çus sur le rempart attendant mon liard ; qu’apparemment il lesen avoit amplement dédommagés ; que je l’éiablissois mon substi-tut; que les pauvres de Paris n’auroient pas à se plaindre de cetéchange; que je n’en trouverais pas aisément un aussi bon pourceux de Montmorency, qui en avoient beaucoup plus de besoin. Ily a ici un bon vieillard respectable qui, après avoir passé sa vieà travailler, ne le pouvant plus, meurt de faim sur ses vieux jours.Ma conscience est plus contente des deux sous que je lui donnetous les lundis, que des cent liards que j’aurais distribués à tousles gueux du rempart. Vous êtes plaisants, vous autres philoso-phes, quand vous regardez tous les habitants des villes commeles seuls hommes auxquels vos devoirs vous lient. C’est à la cam-pagne qu’on apprend à aimer et servir l’humanité ; on n’apprendqu’à la mépriser dans les villes. »
Tels étaient les singuliers scrupules sur lesquels un hommed’esprit avoit l’imbécillité de me faire sérieusement un crime demon éloignement de Paris, et prétendoit me prouver, par monpropre exemple, qu’on ne pouvoit vivre hors de la capitale sansêtre un méchant homme. Je ne comprends pas aujourd’hui com-ment j’eus la bêtise de lui répondre et de me fâcher, au lieu delui rire au nez pour toute réponse. Cependant les décisions demadame d’Epinay et les clameurs de la coterie holbachiqueavoient tellement fasciné les esprits en sa faveur, que je passoisgénéralement pour avoir tort dans cette affaire, et que madamed’Houdetot elle-même, grande enthousiaste de Diderot, voulut quej’allasse le voir à Paris, et que je fisse toutes les avances d’unraccommodement qui, tout sincère et entier qu’il fut de ma part,se trouva pourtant peu durable. L’argument victorieux sur moncœur, dont elle se servit, fut qu’en ce moment Diderot étoit mal-heureux. Outre l’orage excité contre Y Encyclopédie , il en essuyoit