PARTIE II, LIVRE IX. ( 1757 .) 467
la maison d’un grand prince, répandu dans le monde, donnant leton à nos communes sociétés, dont il étoit l’oracle, il pouvoit,avec son adresse ordinaire, disposer à son aise toutes ses machi-nes; et moi, seul dans mon Ermitage, loin de tout, sans avis depersonne, sans aucune communication, je n’avois d’autre partique d’attendre et rester en paix : seulement j’écrivis à madamed’Epinay, sur la maladie de son fils, une lettre aussi honnête qu’ellepouvoit l’être, mais où je ne donnai pas dans le piège de lui of-frir de partir avec elle.
Après des siècles d’attente dans la cruelle incertitude où cethomme barbare m’avoit plongé, j'appris au bout de huit ou dixjours que madame d’Épinay étoit partie, et je reçus de lui uneseconde lettre. Elle n’étoit que de sept à huit lignes , que je n’a-chevai pas de lire... C’étoit une rupture, mais dans des termestels que la plus infernale haine les peut dicter, et qui même deve-noient bêtes à force de vouloir être offensants. Il me défendoit saprésence comme il m’auroit défendu ses états. Il ne manquoit àsa lettre, pour faire rire, que d’être lue avec plus de sang-froid.Sans la transcrire, sans même en achever la lecture (*), je la luirenvoyai sur-le-champ avec celle-ci :
« Je me refusois à ma juste défiance ; j’achève trop tard de« vous connoître.
« Voilà donc la lettre que vous vous êtes donné le loisir de mé-« diter : je vous la renvoie ; elle n’est pas pour moi. Vous pouvez« montrer la mienne à toute la terre, et me haïr ouvertement ; ce« sera de votre part une fausseté de moins. »
(*) Cette lettre de Grimm à Rousseau est rapportée dans les Mémoires de madamed'Épinay (tom. III, p. 169) ; elle n’cst pas de sept à huit lignes, elle a une page et de-mie d’impression. Ou remarque aussi que l'intention de rompre n'y est prononcéequ'à la fin ; de sorte que si Rousseau n’en avoit pas, comme il le dit deux fois, achevéla lecture . il n'auroit pas pu connoître cette intention ni en parler si positivement.Mais il y a plus : dans une lettre à madame d’IIouéetot, du 8 novembre 1757 (et nonpas 1758, comme le portent toutes les éditions), il lui annonce avoir reçu de Grimmune lettre qui l'a fait frémir , et qu’il la lui a renvoyée à l’instant, de pe:ir de la lireune seconde fois ; donc il l'avoit lue une première. — L'intéi et de la vérité nous a faitune loi de faire remarquer ces contradictions, dont le lecteur indulgent ne tirera pasdes conséquences trop défavorables à notre auteur, s’il veut bien considérer l’en-semble des circonstance! et la triste position où l’avoient mis, d’une part, son carac-tère ombrageux ; de l’autre, un amour insensé.
Sur cette même lettre de Grimm, au surplus, M. de Musset observe très judicieuse-ment qu'il est fâcheux que Rousseau la lui ait renvoyée. « Grimm, dit-il, n'étant* mort qu’en 1807, a vu publier les Confessions , et, possesseur de la lettre, a pu« l'arranger comme il comeaoit à ses intérêts. Le peu de rapport entre celte lettre« et l’analyse qu’en donne Jean-Jacques permet cette supposition. •