468 LES CONFESSIONS.
Ce que je lui disois , qu’il pouvoit montrer ma précédente let-tre , se rapportoit à un article de la sienne, sur lequel on pourrajuger de la profonde adresse qu’il mita toute cette affaire.
J’ai dit que, pour gens qui n’étoient pas au fait, ma lettre pou-voit donner sur moi bien des prises. Il le vit avec joie ; mais com-ment se prévaloir de cet avantage, sans se compromettre? Enmontrant cette lettre, il s’exposoit au reproche d’abuser de laconfiance de son ami.
Pour sortir de cet embarras, il imagina de rompre avec moide la façon la plus piquante qu’il fût possible, et de me faire va-loir dans sa lettre la grâce qu’il me faisoit de ne pas montrer lamienne. Il étoit bien sûr que, dans l'indignation de ma colère,je me refuserois à sa feinte discrétion , et lui permettrois de mon-trer ma lettre à tout le monde : C’étoit précisément ce qu’il vou-loit, et tout arriva comme il l’avoit arrangé. Il fit courir ma lettredans tout Paris, avec des commentaires de sa façon, qui pour-tant n’eurent pas tout le succès qu’il s’en étoit promis. On netrouva pas que la permission de montrer ma lettre, qu’il avoit sum’extorquer, l’exemptât du blâme de m’avoir si légèrement prisau mot pour me nuire. On demandoit toujours quels torts person-nels j’avois avec lui, pour autoriser une si violente haine. Enfinl’on trouvoit que, quand j'aurois eu de tels torts qui l’auroientobligé de rompre, l’amitié, même éteinte, avoit encore des droitsqu’il auroit dû respecter. Mais malheureusement Paris est frivole;ces remarques du moment s’oublient; l’absent infortuné se né-glige ; l’homme qui prospère en impose par sa présence ; le jeu del’intrigue et de la méchanceté se soutient, se renouvelle, et bien-tôt son effet sans cesse renaissant efface tout ce qui l’a précédé.
Voilà comment, après m’avoir si long-temps trompé, cet hommeenfin quitta pour moi son masque, persuadé que, dans l’état oùil avoit amené les choses, il cessoit d’en avoir besoin. Soulagé dela crainte d’être injuste envers ce misérable, je l’abandonnai à sonpropre cœur, et cessai de penser à lui. Huit jours après avoir reçucette lettre, je reçus de madame d’Épinay sa réponse, datée deGenève, à ma précédente (liasse B, n° 10). Je compris, au tonqu’elle y prenoit pour la première fois de sa vie, que l’un etl’autre, comptant sur le succès de leurs mesures, agissoient de con-cert, et que, me regardant comme un homme perdu sans res-source, ils se livraient désormais sans risque au plaisir d’acheverde m’écraser.