PARTIE II, LIVRE IX. ( 1757.) 46Ô
Mon état, en effet, étoit des plus déplorables. Je voyois s’éloi-gner de moi tous mes amis, sans qu’il me fût possible de savoirni comment ni pourquoi. Diderot, qui se vantoit de me rester, deme rester seul, et qui depuis trois mois me promettoit une visite,ne venoit point. L’hiver eommençoit à se faire sentir, et avec luiles atteintes de mes maux habituels. Mon tempérament, quoiquevigoureux, n’avoit pu soutenir les combats de tant de passionscontraires. J’étois dans un épuisement qui ne me laissoit ni forceni courage pour résister à rien ; quand mes engagements, quandles continuelles représentations de Diderot et de madame d’Hou-detot m’auroient permis en ce moment de quitter l’Ermitage, jene savois ni où aller ni comment me traîner. Je restois immobileet stupide, sans pouvoir agir ni penser. La seule idée d'un pas àfaire, d’une lettre à écrire, d’un mot à dire, me faisoit frémir. Jene pouvois cependant laisser la lettre de madame d’Épinay sansréplique, à moins de m’avouer digne des traitements dont elle etson ami m’accabloient. Je pris lp parti de lui notifier mes senti-ments et mes résolutions, ne doutant pas un moment que, par hu-manité, par générosité, par bienséance,par les bons sentimentsque j’avois cru voir en elle, malgré les mauvais, elle ne s’empres-sât d’y souscrire. Voici ma lettre :
« A l’Ermitage, le 23 novembre 1737.
« Si l’on mouroit de douleur, je ne serois pas en vie. Mais en-« fin j’ai pris mon parti. L’amitié est éteinte entre nous, madame;« mais celle qui n’est plus garde encore des droits que je sais res-« pecter. Je n’ai point oublié vos bontés pour moi, et vous pouvez« compter de ma part sur toute la reconnoissance qu’on peut avoir« pour quelqu’un qu’on ne doit plus aimer. Toute autre explica-« tion seroit inutile : j’ai pour moi ma conscience, et vous renvoie« à la vôtre.
« J’ai voulu quitter l’Ermitage, et je le devois. Mais on pré-« tend qu’il faut que j’y reste jusqu’au printemps ; et puisque mes« amis le veulent, j’y resterai jusqu’au printemps, si vous y con -« sentez.»
Cette lettre écrite et partie, je ne pensai plus qu’à me tranquil-liser à l’Ermitage, en y soignant ma santé, tâchant de recouvrerdes forces, et de prendre des mesures pour en sortir au prin-temps , sans bruit et sans afficher une rupture. Mais ce n’étoit paslà le compte de M. Grimm et de madame d’Épinay, comme onverra dans un moment.