Band 
Tome premier.
Seite
470
JPEG-Download
 

LES CONFESSIONS.

470

Quelques jours après, j’eus enfin le plaisir de recevoir de Dide-rot cette visite si souvent promise et manquée. Elle ne pouvoitvenir plus à propos; c’étoit mon plus ancien ami, c'étoit presquele seul qui me restât : on peut juger du plaisir que j’eus à le voirdans ces circonstances. J’avois le cœur plein, je l’épanchai dansie sien. Je l’éclairai sur beaucoup de faits qu’on lui avoit tus, dé-guisés ou supposés. Je lui appris, de tout ce qui s’étoit passé, cequ'il m’étoit permis de lui dire. Je n’affectai point de lui taire cequ’il ne savoit que trop, qu’un amour aussi malheureux qu’in-sensé avoit été l’instrument de ma perte ; mais je ne convins ja-mais que madame d’Houdetot en fût instruite, ou du moins que jele lui eusse déclaré. Je lui parlai des indignes manœuvres de ma-dame d’Épinay pour surprendre les lettres très innocentes que sabelle-sœur m’écrivoit. Je voulus qu’il apprît ces détails de labouche même des personnes qu’elle avoit tenté de séduire. Thé-rèse le lui fit exactement : mais que devins-je quand ce fut le tourde la mère, et que-je l’entendis déclarer et soutenir que rien decela n’étoit à sa connoissance? Ce furent ses termes, et jamaiselle ne s’en départit. Il n’y avoit pas quatre jours qu’elle m’enavoit répété le récit à moi-même, et elle me dément en face de-vant mon ami ! Ce trait me parut décisif, et je sentis alors vive-ment mon imprudence d’avoir gardé si long-temps une pareillefemme auprès de moi. Je ne m’étendis point en invectives contreelle ; à peine daiguai-je lui dire quelques mots de mépris. Je sentisce que je devois à la fille, dont l’inébranlable droiture contrastoitavec l’indigne lâcheté de la mère. Mais dès-lors mon parti fut prissur le compte de la vieille, et je n’attendis que le moment de l’exé-cuter.

Ce moment vint plus tôt que je ne l'avois attendu. Le 10 dé-cembre , je reçus de madame d’Épinay réponse à ma précédentelettre. En voici le contenu :

« A Genève, le 1 er décembre 1757. (Liasse B, n° H.)

« Après vous avoir donné, pendant plusieurs années, toutes« les marques possibles d’amitié et d’intérêt, il ne me reste qu’à« vous plaindre. Vous êtes bien malheureux. Je desire que votre« conscience soit aussi tranquille que la mienne. Cela pourroit« être nécessaire au repos de votre vie.

« Puisque vous vouliez quitter l’Ermitage, et que vous le de-« viez, je suis étonnée que vos amis vous aient retenu. Pour moi,