PARTIE II, LIVRE X. ( 1759 .) 495
de l’être, et que je ne laissai pas de voir quelquefois eu campa-gne, tant chez moi qu’à mon voisinage, telles, par exemple, queles abbés de Condillac, de Mably, MM. de Mairan, de Lalive, deBoisgelou, Watelet, Ancelet, et d’autres qu’il seroit trop long denommer. Je passerai légèrement aussi sur celle de M. de Mar-gency, gentilhomme ordinaire du roi, ancien membre de la cote-rie holbachique, qu’il avoit quittée ainsi que moi, et ancien amide madame d’Épinay, dont il s’étoit détaché ainsi que moi, ni surcelle de son ami Desmahis, auteur célèbre, mais éphémère, dela comédie de l'Impertinent. Le premier étoit mon voisin decampagne, sa terre de Margency étant près de Montmorency.Nous étions d’anciennes connoissances ; mais le voisinage et unecertaine conformité d’expériences nous rapprochèrent davantage.Le second mourut peu après. 11 avoit du mérite et de l’esprit : maisil étoit un peu l’original de sa comédie, un peu fat auprès des fem-mes, et n’en fut pas extrêmement regretté.
Mais je ne puis omettre une correspondance nouvelle de cetemps-là, qui a trop influé sur le reste de ma vie pour que je né-glige d'en marquer le commencement. Il s’agit de M. de Lamoi-gnon de Malesherbes, premier président de la cour des aides,chargé pour lors de la librairie, qu’il gouvernoit avec autant delumières que de douceur, et à la grande satisfaction des gens delettres. Je ne l’avois pas été voir à Paris une seule fois ; cependantj’avois toujours éprouvé de sa part les facilités les plus obli-geantes quant à la censure ; et je savois qu’en plus d’une occa-sion il avoit fort malmené ceux qui écrivoient contre moi. J’eusde nouvelles preuves de ses bontés au sujet de l’impression de laJulie; car les épreuves d’un si grand ouvrage étant fort coûteusesà faire venir d’Amsterdam par la poste, il permit, ayant ses portsfrancs, qu’elles lui fussent adressées, et il me les envoyoit fran-ches aussi, sous le contre-seing de monsieur le chancelier sonpère. Quand l’ouvrage fut imprimé, il n’en permit le débit dans leroyaume qu’ensuite d’une édition qu’il en fit faire à mon profit,malgré moi-même : comme ce profit eût été de ma part un volfait à Itev, à qui j’avois vendu mon manuscrit, non seulement jene voulus point accepter le présent qui m’étoit destiné pour celasans son aveu, qu’il accorda très généreusement, mais je vouluspartager avec lui les cent pistoles à quoi monta ce présent, et dontil ne voulut rien. Pour ces cent pistoles, j’eus le désagrément, dontM. de Malesherbes ne m’avoit pas prévenu, de voir horriblement