LES CONFESSIONS.
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mutiler mon ouvrage, et empêcher le débit de la bonne éditionjusqu’à ce que la mauvaise fût écoulée.
J’ai toujours regardé M. de Malesherbes comme un hommed’une droiture à toute épreuve. Jamais rien de ce qui m’est arrivéne m’a fait douter un moment de sa probité; mais aussi foiblequ’honnête, il nuit quelquefois aux gens pour lesquels il s’inté-resse, à force de les vouloir préserver. Non seulement il fit re-trancher plus de cent pages dans l’édition de Paris, mais il fit unretranchement qui pouvoit porter le nom d’infidélité dans l’exem-plaire de la bonne édition qu’il envoya à madame de Pompadour.II est dit quelque part, dans cet ouvrage, que la femme d’uncharbonnier est plus digne de respect que la maîtresse d’unprince. Cette phrase m’étoit venue dans la chaleur de la compo-sition , sans aucune application, je le jure. En relisant l’ouvrage,je vis qu’on feroit cette application. Cependant, par la très im-prudente maxime de ne rien ôter par égard aux applications qu’onpouvoit faire, quand j’avois dans ma conscience le témoignage dene les avoir pas faites en écrivant, je ne voulus point ôter cettephrase, et je me contentai de substituer le mot prince au motroi , que j’avois d’abord mis. Cet adoucissement ne parut pas suf-fisant à M. de Malesherbes : il retrancha la phrase entière, dansun carton qu’il fit imprimer exprès, et coller, aussi proprementqu’il fut possible, dans l’exemplaire de madame de Pompadour.Elle n’ignora pas ce tour de passe-passe ; il se trouva de bonnesâmes qui l’en instruisirent. Pour moi, je ne l’appris que long-temps après, lorsque je commençois d’en sentir les suites.
N’est-ce point encore ici la première origine de lahaine couverte,mais implacable, d'une autre dame qui étoit dans un cas pareil Osans que j’en susse rien, ni même que je la connusse quand j’é-crivis ce passage? Quand le livre se publia, la connoissance étoitfaite, etj’étois très inquiet. Je le dis au chevalier de Lorenzy, qui semoqua de moi, et m’assura que cette dame en étoit si peu offensée,qu’elle n’y avoit pas même fait attention. Je le crus, un peu légè-rement peut-être, et je me tranquillisai fort mal à propos.
Je reçus, à l’entrée de l’hiver, une nouvelle marque des bontésde M. de Malesherbes, à laquelle je fus fort sensible, quoique jene jugeasse pas à propos d’en profiter. Il y avoit une place vacantedans le Journal des Savants. Margency m’écrivit pour me laproposer, comme de lui-même. Mais il me fut aisé de comprendre,(*) La comtesse de Bouffiers, maîtresse du prince de Coati.