Band 
Tome premier.
Seite
497
JPEG-Download
 

PABTIE II, LIVBE X. (1759.) 497

par le tour de sa lettre (liasse C, n° 33), qu’il étoit instruit et auto-risé ; et lui-même me marqua dans la suite (liasse C, n° 47) qu’ilavoit été chargé de me faire cette offre. Le travail de cette placeétoit peu de chose. Il ne s’agissoit que de deux extraits par mois,dont on m’apporteroit les livres, sans être obligé jamais à aucunvoyage de Paris, pas même pour faire au magistrat une visite deremercîment. J’entrois par-là dans une société de gens de lettresdu premier mérite, MM. de Mairan, Clairaut, de Guignes etl’abbé Barthélemy, dont la connoissance étoit déjà faite avec lesdeux premiers, et très bonne à faire avec les deux autres. Enfin ,pour un travail si peu pénible, et que je pouvois faire si commo-dément, il y avoit un honoraire de huit cents francs attaché àcette place. Je délibérai quelques heures avant que de me déter-miner, et je puis jurer que ce ne fut que par la crainte de fâcherMargency et de déplaire à M. de Malesherbes. Mais enfin la gêneinsupportable de ne pouvoir travailler à mon heure et d’être com-mandé par le temps, bien plus encore la certitude de mal rem-plir les fonctions dont il falloit me charger, l’emportèrent sur tout,et me déterminèrent à refuser une place pour laquelle je n’étois paspropre. Je savois que tout mou talent ne venoit que d’une certainechaleur d’ame sur les matières que j’avois à traiter, et qu’il n’yavoit que l’amour du grand, du vrai, du beau, qui pût animermon génie. Et que m’auraient importé les sujets de la plupart deslivres quej’aurois à extraire, et les livres mêmes? Mon indifférencepour la chose eût glacé ma plume et abruti mon esprit. On s’ima-ginoit que je pouvois écrire par métier, comme tous les autresgens de lettres, au lieu que je ne sus jamais écrire que par passion.Ce n’étoit assurément pas là ce qu’il falloit au Journal des Sa-vants. J’écrivis donc à Margency une lettre de remerciaient, tour-née avec toute l’honnêteté possible, dans laquelle je lui fis si bienle détail de mes raisons, qu’il ne se peut pas que ni lui ni M. deMalesherbes aient cru qu’il entrât ni humeur ni orgueil dans monrefus. Aussi l’approuvèrent-ils l’un et l’autre, sans m’en fairemoins bon visage ; et le secret fut si bien gardé sur cette affaire,que le public n’en a jamais eu le moindre vent.

Cette proposition ne venoit pas dans un moment favorable pourme la faire agréer ; car depuis quelque temps je formois le projetde quitter tout-à-fait la littérature, et surtout le métier d’auteur.Tout ce qui venoit de m’arriver m’avoit absolument dégoûté desi gens de lettres, et j’avois éprouvé qu’il étoit impossible de courir

21 .