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Tome premier.
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528
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528 LES CONFESSIONS,

s’enivrèrent et du livre et de l’auteur, au point qu’il y en avoitpeu, même dans les hauts rangs, dont je n’eusse fait la conquête,si je l’avois entrepris. J’ai de cela des preuves que je ne veux pasécrire, et qui, sans avoir eu besoin de l’expérience, autorisentmon opinion. Il est singulier que ce livre ait mieux réussi en Franceque dans le reste de T Europe, quoique les François, hommes etfemmes, n’y soient pas fort bien traités. Tout au contraire de monattente, son moindre succès fut en Suisse, et son plus grand à Pa-ris. L’amitié, l’amour, la vertu, règnent-ils donc à Paris plusqu’ailleurs? Non, sans doute; mais il y règne encore ce sens ex-quis qui transporte le cœur à leur image, et qui nous fait chérirdans les autres les sentiments purs, tendres, honnêtes, que nousn’avons plus. La corruption désormais est partout la même : iln’existe plusnimœurs, ni vertus en Europe; mais s’il existe encorequelque amour pour elles, c’est à Paris qu’on doit le chercher (').

Il faut, à travers tant de préjugés et de passions factices, sa-voir bien analyser le cœur humain pour y démêler les vrais sen-timents de la nature. Il faut une délicatesse de tact, qui ne s’ac-quiert que dans l’éducation du grand monde, pour sentir, si j’oseainsi dire, les finesses de cœur dont cet ouvrage est rempli. Jemets sans crainte sa quatrième partie à côté de la Princesse deClèves, et je dis que si ces deux morceaux n’eussent été lus qu’enprovince, on n’auroit jamais senti tout leur prix. Il ne faut doncpas s’étonner si le plus grand succès de ce livre fut à la cour. Ilabonde en traits vifs, mais voilés, qui doivent y plaire, parce-qu’on est plus exercé à les pénétrer. Il faut pourtant ici distin-guer encore. Cette lecture n’est assurément pas propre à cettesorte de gens d’esprit qui n’ont que de la ruse, qui ne sont fins quepour pénétrer le mal, et qui ne voient rien du tout, où il n’y a quedu bien à voir. Si, par exemple, la Julie eût été publiée en cer-tain pays que je pense, je suis sûr que personne n’en eût achevéla lecture, et qu’elle seroit morte en naissant.

J’ai rassemblé la plupart des lettres qui me furent écrites surcet ouvrage, dans une liasse qui est entre les mains de madamede Nadaillac ( ¥ ). Si jamais ce recueil paroît, on y verra des choses

( 4 ) J’écrivoiscecien 1769.

(*) Madame de Nadaillac étoit abbesse de Gomer-Fontaine, abbaye de filles du dio-cèse de Rouen, située à peu de distance du château de Trye. C'est sans doute pendantson séjour en ce lieu que Rousseau avoit fait la connoissance de cette dame, et lui avoitconfié les lettres dont il parle ici. Il a fait pour elle un morceau de musique sacrée,dont le manuscrit est déposé à la Bibliothèque royale.