Band 
Tome premier.
Seite
532
JPEG-Download
 

LES CONFESSIONS.

532

les soirs dans la cour nous n’y trouvions point de traces de rouesde carrosses; c’est que, comme on passoit tous les matins le râ-teau sur le sable de la cour, pour effacer les ornières, je jugeois,par le nombre de ces traces, du monde qui étoit survenu dansl’après-midi.

Cette année 1761 mit le comble aux pertes continuelles quefit ce bon seigneur, depuis que j’avois l’honneur {a) de le voir :comme si les maux que me préparoit la destinée eussent dû com-mencer par l’homme pour qui j’avois le plus d’attachement et quien étoit le plus digne. La première année, il perdit sa sœur, ma-dame la duchesse de Villeroy ; la seconde, il perdit sa fille, ma-dame la princesse de Robeck ; la troisième, il perdit dans le ducde Montmorency, son fils unique, et dans le comte de Luxem-bourg, son petit-fils, les seuls et derniers soutiens de sa brancheet de son nom. Il supporta toutes ces pertes avec un courage ap-parent ; mais son cœur ne cessa de saigner en dedans tout le restede sa vie, et sa santé ne lit plus que décliner. La mort imprévueet tragique de sou fils dut lui être d’autant plus sensible, qu’ellearriva précisément au moment où le roi venoit de lui accorderpour son fils, et de lui promettre pour son petit-fils, la survivancede sa charge de capitaine des gardes-du-corps. Il eut la douleurdevoir s’eteindre peu à peu ce dernier enfant de la plus grandeespérance, et cela par l’aveugle confiance de la mère au médecin,qui fit périr ce pauvre enfant d’inanition, avec des médecinespour toute nourriture. Hélas ! si j’en eusse été cru, le grand-pèreet le petit-fils seroient tous deux encore en vie. Que ne dis-jepoint, que n'écrivis-je point à M. le maréchal, que de représenta-tions ne fis-je point à madame de Montmorency, sur le régimeplus qu’austère que, sur la foi de son médecin, elle faisoit obser-ver à son fils 1 Madame de Luxembourg, qui pensoit comme moi,ne vouloit point usurper l’autorité de la mère; M. de Luxem-bourg, homme doux et foible, n’aimoit point à contrarier. Ma-dame de Montmorency avoit dans Bordeu une foi dont son filsfinit par être la victime. Que ce pauvre enfant étoit aise quand ilpouvoit obtenir la permission de venir à Mont-Louis avec madamede Boufflers, demander à goûter à Thérèse, et mettre quelquealiment dans son estomac aff imél Combien je déplorais en moi-même les misères de la grandeur, quand je voyois cet unique hé-

(«) Vas, ...j'avois le bonheur de,...