Band 
Tome premier.
Seite
534
JPEG-Download
 

LES CONFESSIONS.

534

Cynéas donnoit à Pyrrhus. Il soupira, et ne répondit pas décisi-vement. Mais au premier moment où madame de Luxembourg mevit en particulier, elle me relança vivement sur ce conseil, quime parut l'avoir alarmée. Elle ajouta une chose dont je sentis lajustesse, et qui me fit renoncer à retoucher jamais la même corde :c’est que la longue habitude de vivre à la cour devenoit un vraibesoin, que c’étoit même en ce moment une dissipation pourM. de Luxembourg; et que la retraite que je lui conseillois se-roit moins un repos pour lui qu’un exil, où l’oisiveté, l’ennui, latristesse achèveroient bientôt de le consumer. Quoiqu’elle dûtvoir qu’elle m’avoit persuadé, quoiqu’elle dût compter sur la pro-messe que je lui fis et que je lui tins, elle ne parut jamais bientranquillisée à cet égard, et je me suis rappelé que depuis lors mestête-à-tête avec monsieur le maréchal avoient été plus rares etpresque toujours interrompus.

Tandis que ma balourdise et mon guignon me nuisoient ainside concert auprès d’elle, les gens qu’elle voyoit et qu’elle aimoitle plus ne m’y servoient pas. L’abbé de Boufflers surtout, jeunehomme aussi brillant qu’il soit possible de l’être, ne me parut ja-mais b ! en disposé pour moi ; et non seulement il est le seul de lasociété de madame la maréchale qui ne m’ait jamais marqué lamoindre attention, mais j’ai cru m’apercevoir qu’à tous les voya-ges qu'il fit à Montmorency, je perdois quelque chose auprèsd’elle ; et il est vrai que, sans même qu’il le voulût, c’étoit assezde sa seule présence : tant la grâce et le sel de ses gentillesses ap-pesantissoicnt encore mes lourds spropositi. Les deux premièresannées, il n’étoit presque pas venu à Montmorency; et, par l’in-dulgence de madame la maréchale, je m’étois passablement sou-tenu: mais sitôt qu’il parut un peu de suite, je fus écrasé sans re-tour. J’aurois voulu me réfugier sous son aile, et faire en sortequ’il me prît en amitié ; mais la même maussaderie qui me faisoitun besoin de lui plaire m’empêcha d’y réussir; et ce que je fispour cela maladroitement acheva de me perdre auprès de ma-dame la maréchale, sans m’ètre utile auprès de lui. A\ec autantd’esprit, il eût pu réussir à tout; mais l'impossibilùé de s’appli-quer, et le goût de la dissipation, ne lui ont permis d’acquérir quedes demi-talents en tout genre. En revanche, il en a beaucoup, etc’est tout ce qu’il faut dans le grand monde, où il veut brifer. Ilfait très bien de petits vers, écrit très bien de petites lettres, vajouaillant un peu du cistre, et barbouillant un peu de peinture au