552 LES CONFESSIONS,
leur chambre en entendoit tout ce qui se disoit dans la mienne etsur ma terrasse, et que de leur jardiu ou pouvcoit très aisémentescalader le petit mur qui le séparoit de mon donjon. J’avois faitde ce donjon mon cabinet de travail, en sorte que j’y avois unetable couverte d’épreuves et de feui les de VÉmile et du Contratsocial ; et brochant ces feuilles à mesure qu’on me les envoyoit,j’avois là tous mes volumes long-temps avant qu’on les publiât.Mon étourderie, ma négligence , ma confiance en M. Mathas,dans le jardin duquel j’étois clos, faisoient que souvent, oubliantde fermer le soir mon donjon, je le trouvois le matin tout ouvert ;ce qui ne m’eût guère inquiété, si je n’avois cru remarquer dudérangement dans mes papiers. Après avo’r fait plusieurs foiscette remarque, je devins plus soigneux de fermer le donjon. Laserrure étoit mauvaise, la clef ne fermoit qu’à demi tour. Devenuplus attentif, je trouvai un plus grand dérangement encore quequand je laissois tout ouvert. Enfin , un de mes volumes se trouvaéclipsé pendant un jour et deux nuits, sans qu’il me fût possiblede savoir ce qu’il étoit devenu jusqu’au matin du troisième jour,que je le retrouvai sur ma table. Je n’eus ni n’ai jamais eu desoupçon surM. Mathas ni sur son neveu M. Dumoulin, sachantqu’ils m’aimoient l’un et l’autre, et prenant en eux toute confiance.Je commençois d’en avoir moins dans les commères. Je savoisque, quoique jansénistes, ils avoient quelque liaison avec d'Alem-bert et logeoient dans la même maison. Cela me donna quelqueinquiétude et me rendit plus attentif. Je retirai mes papiers dansma chambre , et je cessai tout-à-fait de voir ces gens-là, ayantsu d’ailleurs qu’ils avoient fait parade, dans plusieurs maisons, dupremier volume de Y Émile, que j’avois eu l’imprudence de leurprêter. Quoiqu’ils continuassent d’être mes voisins jusqu’à mondépart, je n’ai plus eu de communication avec eux depuis lors.
Le Contrat social parut un mois ou deux avant Y Emile. Rey,dont j’avois toujours exigé qu’il n’introduiroit jamais furtivementen France aucun de mes livres, s’adressa au magistrat pour ob-tenir la permission de faire entrer celui-ci par Rouen, où il fit parmer son envoi. Rey n’eut aucune réponse : ses ballots restèrentà Rouen plusieurs mois, au bout desquels on les lui renvoya,après avoir tenté de les confisquer ; mais il fit tant de bruit, qu’onles lui rendit. Des curieux en tirèrent d’Amsterdam quelquesexemplaires, qui circulèrent avec peu de bruit. Mauléon, qui enavoit ouï parler et qui même en avoit vu quelque chose, m’en