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Tome premier.
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PARTIE II, LIVRE XI. ( 1762 .) 653

s’il avoit résolu de me tourmenter. Je savois que le Discours surl'Inégalité avoit excité contre moi, dans le conseil, une hained’autant plus dangereuse qu’il n’osoit la manifester. Jesavois qu’endernier lieu, quand la Nouvelle Héloïse parut, il s’étoit pressé dela défendre, à la sollicitation du docteur Tronchin ; mais voyantque personne ne l’imitoit, pas même à Paris, il eut honte de cetteétourderie, et retira sa défense. Je ne doutois pas que, trouvantici l’occasion plus favorable, il n’eût grand soin d’en profiter. Jesavois que, malgré tous les beaux semblants, il régnoit contremoi, dans tous les cœurs genevois, une secrète jalousie, qui n’at-tendoit que l’occasion de s’assouvir. Néanmoins, l’amour de lapatrie me rappeloit dans la mienne ; et si j’avois pu me flatter d’yvivre en paix, je n’aurois pas balancé : mais l’honneur ni la rai-son ne me permettant pas de m’y réfugier comme un fugitif, jepris le parti de m’en rapprocher seulement, et d’aller attendre enSuisse celui qu’on prendroit à Genève à mon égard. On verrabientôt que cette incertitude ne dura pas long-temps.

Madame de Boufflers désapprouva beaucoup cette résolution,et üt de nouveaux efforts pour m’engager à passer en Angleterre.Elle ne m’ébranla pas. Je n’ai jamais aimé l’Angleterre ni les An-glais ; et toute l’éloquence de madame de Boufflers, loin de vaincrema répugnance, sembloit l’augmenter, sans que je susse pour-»quoi.

Décidé à partir le même jour, je fus dès le matin parti pourtout le monde ; et La Boche, par qui j’envoyai chercher mespapiers, ne voulut pas dire à Thérèse elle-même si je l’étois oune l’étois pas. Depuis que j’avois résolu d’écrire un jour mes mé-moires, j’avois accumulé beaucoup de lettres et autres papiers, desorte qu’il fallut plusieurs voyages. Une partie de ces papiers déjàtriés furent mis à part, et je m’occupai le reste de la matinée àtrier les autres, afin de n’emporter que ce qui pouvoit m’être utile,et brûler le reste. M. de Luxembourg voulut bien m’aider à cetravail, qui se trouva si-long que nous ne pûmes achever dans lamatinée, et je n’eus le temps de rien brûler. Monsieur le maréchalm’olfrit de se charger du reste du triage, de brûler le rebus lui-même, sans s’en rapporter à qui que ce fût, et de m’envoyer toutce qui auroit été mis à part. J’acceptai l’offre, fort aise d’être dé-livré de ce soin, pour pouvoir passer le peu d’heures qui me res-toient avec des personnes si chères, que j’allois quitter pour ja-mais. Il prit la clef de la chambre où je ïaissois ces papiers, et à